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Ces Entretiens sur l'art rassemblent des artistes dont le travail se nourrit d'un désir d'ailleurs particulièrement puissant, même si l'ailleurs, pour les uns, se situe aux portes de Paris, tandis qu'il implique, pour les autres, des déplacements longuement préparés à l'autre bout du monde.
Catherine Francblin :
Ce soir, les entretiens sur lart abordent le thème « De lexposition à lexpédition et vice et versa ». Les artistes réunis ont plutôt commencé leur travail par lexpédition et sont arrivés à lexposition. Cest le cas dAnge Leccia, artiste quon ne présente plus. Laurent Tixador, nouveau venu sur la scène de lart contemporain, sest fait connaître récemment par une expédition particulière : un voyage de 800 km à pieds, en ligne droite de Nantes à Metz. Enfin, Nicolas Moulin, qui pratique la photographie, la vidéo, linstallation mais aussi le son en collaboration avec différents artistes ; il a fait plusieurs voyages, notamment en Islande. Il voyage aussi en utilisant linformatique pour créer des paysages de villes du futur ou des photos dun Paris déserté. Mon complice de ce soir est Jean-Max Colard, critique dart et journaliste aux Inrockuptibles et Art Forum. Son article « Odyssées de lespace », paru dans la revue Zéro Deux, a largement inspiré le thème que nous traitons ce soir.
Dans cet article, il constate quaujourdhui un certain nombre dartistes réinvestissent les formes de lexpédition et sintéressent à la thématique de limaginaire du voyage. Lexpédition à travers la France de Laurent Tixador et Abraham Poncheval ma interpellée par son caractère anachronique. Ils ont effectivement marché à travers les bocages français, les plaines, seulement équipés dune boussole, de grosses chaussures et de leur matériel. Laurent Tixador raconte son voyage avec humour dans son journal de bord intitulé « L'inconnu des grands horizons », publié aux éditions Michel Baverey.
Il me semble important de confronter lexpédition aux portes de Paris au travail dAnge Leccia qui, lui, part très loin et dont le travail se nourrit du désir daventures, du désir de sortir des espaces dexposition. Mais par rapport à limaginaire de lailleurs existe-t-il une différence entre ces deux formules de voyage ?
Le travail de Nicolas Moulin se situe entre ceux de Laurent et Ange. Il travaille également sur limaginaire du voyage, du départ, du déplacement mais son travail ne loblige pas nécessairement à un déplacement lointain. Depuis Paris, son travail nous donne un point de vue sur lailleurs.
Ainsi, ces trois artistes vont confronter leurs différentes expériences du voyage. Pour commencer, Ange, peux-tu nous expliquer ce qui a motivé le voyage qui a donné lieu au film intitulé « Le Mur » ?
Ange Leccia :
À toute époque, de la renaissance italienne au XVIIIème et au XIXème siècle, quand les photographes suivaient les archéologues, lartiste a eu cette envie denrichir son vocabulaire, ses expériences, en se confrontant à dautres civilisations, dautres espaces. Il y a toujours eu lidée de déplacement. En tant quartiste pris dans le tourbillon des expositions, je me suis déplacé en suivant plutôt les lieux qui minvitaient à travailler. Jai ainsi fait le tour du monde, je suis allé au Japon, aux Etats-Unis
Puis à un moment, jai commencé à mennuyer avec mes repères occidentaux, jai décidé daller dans des lieux où lart contemporain était absent. Jai fait différents séjours en Egypte, en Jordanie, en Syrie et dautres pays militarisés dont les enjeux nétaient pas liés à la pratique artistique. Je suis par exemple allé en Palestine, à la frontière israélo-palestinienne. Le film Le Mur (2003) présenté à la galerie Almine Rech est donc le résultat de la somme de mes impressions politiques, artistiques et sensibles plus quun travail artistique. Jai restitué ces sensations dans une exposition, que jai appelé Le Mur : Ce film reflète lincompréhension éprouvée tant par le visiteur que par lautochtone. En tant quoccidental, jétais face à une civilisation que je ne comprenais pas mais à lintérieur de laquelle je me sentais bien. Cette situation ma permis de faire des images et den extraire une sensibilité.
Jai séjourné trois ans au Japon sans être réellement dépaysé même sil existe des différences au niveau de lesthétisme, de certains clichés, des coutumes, des décors. Le Japon reste une civilisation occidentale avec plus ou moins les mêmes besoins, les mêmes envies, les mêmes conditionnements. Par contre, mes séjours dans le désert au Moyen Orient mont complètement dépaysé. Ils mont fait réfléchir sur de nouveaux critères. Là-bas, jai vraiment vécu une expérience de voyage.
Avec Dominique Gonzalez-Foester, nous étions invités à exposer dans un musée de Los Angeles. Nous avons découvert le milieu de lart américain. Pour assister à un vernissage, il faut être invité et donner son numéro de permis de conduire. Ce milieu est réservé à une certaine élite. Nous avons eu envie de nous échapper. Nous avons demandé le budget de lexposition et nous sommes partis dans le désert californien, dans La Vallée de la mort. Cette expédition a abouti à la réalisation du film Gold. Nous avions retrouvé les espaces tels quils étaient avant la civilisation américaine, nous voulions essayer de parler de ces espaces qui avaient peut-être été habités par les Indiens.
Catherine Francblin:
Laurent Tixador, te sens-tu concerné par lenvie de sortir du milieu de lart, dont parle Ange ?
Laurent Tixador :
Partir à laventure, cest partir à la rencontre daccidents ou de découvertes. Avec Abraham, nous avions décidé de faire ce voyage en France, dans des paysages anodins en suivant une ligne droite. Nous évitions ainsi toute cartographie, tous les chemins. Nous allions vraiment à laventure. Guidés par notre seule boussole, nous ne savions jamais sur quel obstacle nous allions tomber. Ainsi, nous avons traversé des autoroutes, des territoires déserts. Nous sommes sortis de lespace rituel de circulation. Nous étions hors la loi en traversant des terrains privatifs. En plus, on sétait équipé comme pour une expédition à travers la France : on avait mis des chaussures de montagne, des parkas, des sacs à dos, on avait des tentes dernier cri. Là, où on se mettait le plus en porte à faux, cétait en shabillant pareil : quand on passait dans un village, on était accueilli comme deux extraterrestres.
Catherine Francblin:
Je reprends un extrait de ton journal de bord :
« Mardi 1er octobre 2002 soir. Je sors mon téléphone et jannonce fièrement à un ami de lassemblée que nous avons quittée : nous sommes place Royal , nous venions de parcourir 300 mètres des 750 kilomètres qui nous séparent de notre objectifs. Il est environ 19 heures et nous quittons Nantes ce soir pour rallier Metz via Caen à pied, en ligne droite, juste aider par une boussole. Pour linstant, notre cap est à 22° Est tout droit vers Caen, laventure commence. Nous avons sur le dos des équipements tous neufs : de grosses chaussures de montagnes qui nont jamais vu un caillou et des vêtements dont les plis sont encore visibles »
Mais quel était votre objectif, une exposition ?
Laurent Tixador :
Notre objectif était darriver au Frac à Caen et darriver à la galerie de lécole des Beaux-Arts de Metz. Nous étions attendus le soir de notre vernissage, la seule chose que nous avions à montrer, cétait nous mêmes après une marche de 800 km. Nous sommes arrivés en même temps que les gens invités au vernissage mais volontairement en retard. Dans ce cas, ce nest pas du tout « et vice et versa » . Le fait de préparer cet évènement, den publier un ouvrage ou den parler est une forme de performance qui représente une alternative à lexposition.
Catherine Francblin:
Nicolas Moulin, vous auriez plutôt choisi le terme de déplacement pour parler du voyage ?
Nicolas Moulin :
Le voyage je lai pratiqué physiquement : en allant en Islande ou dans les pays de lEst à la fin des années 80. Ce qui mintéresse avant tout, cest voir si on peut partir loin en évitant lidée dexotisme et ne pas avoir la position du touriste. Je nai jamais décidé de partir en voyage sans prétexte : en Islande, je voulais prolonger des idées inspirées par Mars. Cette planète mintéresse par rapport à lhistoire du paysage et aux images : je voulais contempler dune manière quotidienne des images qui nont jamais été vues à lil nu. Dautre part, les paysages de Mars, avec ses cailloux, ressemblent à ceux de la terre : jaime jouer sur ce paradoxe de partir loin pour retrouver quelque chose quon a à côté de nous ou rester pour être en quête de quelque chose de mental et éviter dêtre conditionné par le fait de me déplacer. Quand je suis parti en Islande, je suis parti dans le désert. Le désert dIslande mintéressait car il ressemble à Mars et parce quon y trouve de leau. Jai décidé de rendre ce projet collectif, de ne pas être seul à produire les choses qui composeraient cette action, qui a été montrée au Palais de Tokyo. Comme lIslande est un pays traversé par toutes sortes de tourisme, on a voulu jouer sur lidée de se perdre plutôt que dêtre en quête de quelque chose. Ce qui a été marquant, cest de se retrouver à vivre, dans lisolement, à six personnes, une situation humaine inédite. Ce fut une expérience assez violente entre les gens. Ça ma fait comprendre quau-delà des paysages, la grande inconnue dans lexploration reste le facteur humain.
Catherine Francblin:
Pourtant laspect du paysage semble avoir de limportance dans votre travail, notamment dans le fait quil ny ait pas dêtre humain dans vos photos, vos vidéos.
Nicolas Moulin :
Non, comme mon travail porte sur la fiction et comme je ne sais pas où elle commence, en affichant une absence de personnes, cela permettait de transformer le spectateur en narrateur.
On est parti sans trop savoir ce quon ferait précisément, on a fait des films quon a ensuite mis ensemble. Lintéressant, cest que ce travail sest révélé être une expérience de pratique du paysage. Il a fallu improviser: ce qui mintéressait en Islande, cétait plus lidée de se confronter au terrain vague au sens propre quà un paysage étranger. Il fallait trouver un prétexte au paysage : on a construit des trous. On avait fait des choix esthétiques : on sétait habillés version camouflage avec les surplus de larmée, à la différence des cortex de couleurs qui polluent le paysage.
On a retransmis les images en même temps au Palais de Tokyo : on ne voulait pas parler de lIslande, ça aurait pu être autre part, lidée cétait la pratique du paysage avec des références au paysage martien.
Pour moi, lidée de lailleurs est quelque chose de très spécial. Je vais vous montrer le premier travail que javais fait sur Mars (vidéo). Lidée cétait darriver, en filmant le paysage depuis un camion, à faire un faux document sur Mars, la seule différence étant la couleur. Comme Mars est le point le plus loin jamais exploré, je montrais Mars avec la vision romantique du voyage. Je voulais rester fidèle aux images de la NASA : respecter les couleurs du ciel et de la roche.
Jai aussi beaucoup expérimenté la marche à pied : cela mintéressait dessayer de changer langle de vision des choses. On peut aussi, en se mettant dans des états spéciaux, par exemple en dormant à lhôtel près de chez soi, avoir limpression de voir les choses pour la première fois.
Catherine Francblin:
Le médium que vous utilisez, comme la photographie est-il aussi un instrument qui permet de voir les choses différemment ?
Nicolas Moulin :
La photo, cest surtout du labo, je me suis vite échappé de la photo pour aller vers limage : la vidéo, la projection. Cela mintéressait plus daller capturer des images que den développer.
Catherine Francblin:
Je voudrais demander à Jean-Max ce quil pense de ces trois manières dutiliser le voyage.
Jean-Max Colard :
Certains artistes réinvestissent la forme de lexpédition. Comme Ange Leccia nous lexplique, des artistes globe-trotters font le tour du monde des structures du milieu de lart. Ils vont par exemple de biennale en biennale. Les artistes voyagent, mais essaient aussi de proposer une réflexion sur le voyage. Quand jai vu Nicolas Moulin et Laurent Tixador mener leurs expériences, jai vu quil y avait une sorte de mouvement, de « déplacement » qui réinvestissait les formes de lexpédition (au sens de limaginaire de laventure coloniale avec un corps expéditionnaire). Lexpédition sintégrait ainsi à un corps de pratiques artistiques.
(Diffusion de la vidéo Vider Paris, (2001))
Nicolas Moulin :
Vider Paris est un voyage sans déplacement. Je suis resté à Paris et jai construit ce voyage avec lordinateur. On aborde ici la notion du voyage virtuel : on parle beaucoup du fait de se déplacer sur notre planète, mais pour moi lidée de lailleurs est définitivement impossible sur terre.
Catherine Francblin:
Et pourtant, quand on part réellement, il peut se passer des choses. Laurent, par exemple, il lui arrive des choses : comme des ampoules aux pieds
Mais il voit aussi des paysages quil naurait pas forcément vus. Alors est-ce quon na vraiment plus besoin de voyager ?
Laurent Tixador :
Dans lexpédition, il y a une différence entre une simple aventure et une exploration. Lexploration va mettre à plat tout ce qui existe dans un endroit, comme Stanley le faisait en Afrique. Ce dernier a quasiment fermé laventure par son exploration. Mais si on fait un autre chemin, ça redevient une autre aventure.
Jean-Max Colard :
Le désir dailleurs se nourrit du constat que sur notre planète pixélisée au moindre centimètre par des images satellites, il est difficile de trouver une terre qui nait pas été filmée. On sent chez les artistes ce désir de réinventer un ailleurs et de nous redonner, à nous spectateurs, de lailleurs. Se pose alors la question de lexposition : quest ce quon va ramener de ce voyage ? On peut ramener des traces (des photos, une soirée de diapo), mais que doit-on ramener pour faire du spectateur le voyageur, le narrateur, lexplorateur à son tour pour lui communiquer lailleurs. Par exemple, en regardant le travail de Nicolas Moulin, Topokosm, présenté au Palais de Tokyo en 2002, on ne comprenait rien : on nétait même pas sûr de voir des paysages dIslande. Leffort qui était fait, cétait de maintenir le spectateur, non pas dans la domestication de leur lieu de voyage, mais de nous maintenir dans une altérité, dans un ailleurs. De même, Ange disait tout à lheure quil avait mélangé les territoires, on ne savait plus si on était en Jordanie, en Syrie mais on était au Moyen Orient. Il y a donc un désir dailleurs, mais aussi un désir de « restituer » des sensations davantage que lintégralité du voyage.
Catherine Francblin:
Que la planète soit pixélisée, quon ait déjà vu les images, ça na pas grande importance finalement, ce qui compte cest comment on sapproprie ce territoire et ce quon en dit.
Ange Leccia :
Quand je vois le travail de Nicolas, cest une réflexion sur le voyage, pourtant il traite des endroits de Paris que je connais bien. (Sadressant à Nicolas) Moi, je suis désolé, je suis allé sur Mars, je te montrerai, jai fait un petit film
.
Jean-Max Colard :
Je pense aussi à une artiste, Aleksandra Mir, qui a fait une uvre, le Premier voyage dune femme sur la lune. Cétait en Hollande, elle a refait un terrain vague en faisant des collines au bulldozer et elle sest promenée dessus. Tout ça participe dune envie de se créer des territoires et je suis heureux pour Ange quil soit allé sur Mars.
Nicolas Moulin (Vidéo Vider Paris)
Jai travaillé avec photoshop. Cest un travail de précision car il fallait que cela soit crédible.
Lidée du voyage pour moi sapparente plutôt à lidée de la vision. On peut partir pour essayer de retrouver une vision, pour éviter le quotidien. Tous les jours, il faut changer sa position.
Catherine Francblin:
On peut aussi voyager en se préparant au voyage et sans partir réellement ?
Nicolas Moulin :
Moi, je ne me suis jamais préparé pour un voyage. Avant de partir au Japon, je navais pas eu le temps dacheter des livres, de me renseigner. En descendant de lavion, cétait un choc imprévisible : je nallais pas chercher quelque chose.
Catherine Francblin:
Pourquoi, à chaque fois que vous parlez du voyage, on se retrouve soit dans un futur, soit dans un passé ? Au Moyen Orient, ce qui intéresse, cest une civilisation qui nest pas arrivée à notre stade de civilisation. Toi, Laurent, on a limpression quand tu voyages pour retourner dans le passé. Voyager, cest être ou dans le passé ou dans le futur. Le voyage dans le présent, ça nexiste pas ?
Jean-Max Colard :
Le présent cest toujours ce quil y a de plus fugace
Ce qui est lié, cest que le déplacement dans lespace peut induire un déplacement dans le temps. Pour Nicolas Moulin, il y a quelque chose qui tient du futurisme : marcher cest aussi une expérience du temps.
(Passage dun extrait de Gold, 1999 dAnge Leccia)
Catherine Francblin:
Quels sont les points communs ou les différences entre tes diverses expériences du voyage, entre Le Mur et Gold ? est-ce le lieu ou ta manière de vivre les choses ?
Ange Leccia :
Cest le lieu dabord, puis lenvie dêtre seul. Depuis Platon et la marche du philosophe, le déplacement a toujours été associé à lidée disolement. Cest un moment où lon casse une routine. Dans les images de Nicolas, il y a quelque chose de lesprit du Ready made : on fait une uvre dart à partir dun objet familier quon restitue différemment. Au-delà dêtre un simple touriste, lartiste restitue différemment, extrait un autre message.
Catherine Francblin:
Pour moi, la différence entre tes deux films : cest que dans Gold, qui filme le désert américain, on est confronté à des souvenirs de films américains, alors que dans le film sur le Moyen Orient, ce sont des images de guerre, des images de reportage. On est dans deux univers : lun correspond à la culture cinématographique, lautre à la culture télévisuelle.
Ange Leccia :
Aux Etats-Unis, on a eu envie de fuir les êtres humains alors quau Moyen Orient, jai très vite eu plaisir à être dans la foule, à être dans ce dynamisme, dans ces pays ou la moyenne dâge est de 18-20 ans. Face aux fourmillements des marchés, de ces villes comme le Caire tu te remets en question, mais pas de la même manière quà Paris. Dautre part, jai traversé un temps de guerre, mais ce nest pas un film sur la guerre.
Catherine Francblin:
Mais ce qui alimente le désir dêtre là, au moyen-orient, cest la fiction : le fait de se raconter des histoires. Alors que dans Gold tu te racontes plus une histoire du cinéma américain.
Ange Leccia :
Non, cest plutôt une histoire liée aux paysages inhabités, à la pureté de certains espaces face à la pollution.
Catherine Francblin:
Et le Moyen Orient, en revanche, cest plus le contact avec la foule ?
Ange Leccia :
Le Moyen Orient, cest une rupture avec les clichés. Avant de partir, tout le monde tentait de me convaincre de ne pas y aller et pourtant là-bas je nai jamais voyagé aussi tranquillement.
Catherine Francblin:
Mais est ce quil ny pas toujours le désir de se mettre en danger ?
Ange Leccia :
Non, je suis plutôt prudent. Là-bas,jétais entouré de personnes armées, je nai pas eu un sentiment de danger. Tu es happé dans une situation, tu ne te poses pas la question.
Catherine Francblin:
Tout à lheure, Laurent, tu parlais daccident ?
Laurent Tixador :
Pour moi laccident, cest un choc. Cest inhérent au métier dartiste de découvrir des choses.
Catherine Francblin:
Ange disait, on est toujours des touristes. Tu disais que tu avais lair de zombies avec Abraham, habillés de la même façon, nest-ce pas une manière de se moquer du voyage ?
Laurent Tixador :
Non, au contraire, cest pour se mettre encore plus en position de voyage. Cela permet de séloigner des gens pour être vraiment seuls. Quand les gens nous posaient des questions, on leur expliquait pas forcément quon était des artistes, on leur disait quon faisait une ligne droite entre Caen et Metz. Ils trouvaient ça drôle.
Catherine Francblin:
Tu admets quil y a une dimension ironique dans ce travail ?
Laurent Tixador :
Il y a une dimension qui est drôle de lextérieur mais quon a pas cherchée.
Jean-Max Colard :
Pour moi, il y a de lironie par rapport à la tradition des explorateurs. Lexpédition de Laurent et Abraham nest pas dirigée contre les gens quils ont rencontrés. Cest une forme de reprise ironique du journal de lexpédition, du corps expéditionnaire, de lexpédition au Pôle Nord sauf que là elle se fait en ligne droite de Nantes à Metz. Lors de lentretien publié dans le livre de Laurent, un historien de laventure coloniale était très étonné de leur utilisation de la ligne droite, car elle na jamais été une forme de lexpédition.
Laurent Tixador :
Jai également un projet au Groenland : faire flotter un iceberg que jai fabriqué moi-même et le piloter à distance. Cest aussi un prétexte au voyage. Comme Nicolas, je naime pas voyager comme touriste. Je vais rester un mois, je vais me balader avec dans des tourbières, puis je reviendrai avec le sentiment davoir accompli ma mission.
Catherine Francblin:
Êtes-vous tous amateurs de la littérature du voyage ou de films de science fiction ?
Nicolas Moulin :
Jaime beaucoup Blaise Cendrars. Je suis adepte de Philip K.Dick, écrivain de science fiction, je me sens proche de sa culture du décalage, de sa façon de distordre nos repères. Japprécie aussi Balard, avec sa vision de paysage halluciné. Pour le cinéma, je suis très sensible à quelques films, dont THX 1138 de George Lucas, Bladerunner. de Ridley Scott. Je mintéresse aussi à larchitecture, car cest un vecteur dutopie.
Catherine Francblin:
Jean-Max quand tu as écrit dans les Inrockuptibles, un article sur le travail de Nicolas Moulin, tu faisais allusion à la dimension politique de son travail ?
Jean-Max Colard :
Oui, surtout à propos de Vider Paris et sa vision apocalyptique. On est dans un déplacement temporel : Vider Paris, cest imaginer quon vide Paris juste avant une catastrophe nucléaire. Nicolas a parlé dun désir de première fois, Ange lévoquait aussi en parlant des terres inhabitées. Il y a le désir dune expérience vierge, qui doit rompre avec nos usages.
Sur le tourisme, on assiste à des « expositions touristiques » telles que Alors, la Chine qui proposait aux visiteurs dêtre un touriste de lexposition. Il est intéressant de voir des artistes, comme Dominique Gonzalez-Foester avec son installation faite au Centre Pompidou, Exotourisme, qui nous mettait en situation de touriste de lespace. Lartiste réfléchit à la manière déchapper à lattitude du touriste. Dans lexposition, il nous propose dêtre autre chose quun spectateur rodé aux rouages de lexposition : dêtre des sujets actifs, narrateurs de lexposition et pas simplement « déambulateurs». Il y a quelque chose de politique dans ce réinvestissement des formes de lexpédition: cest une tentative de nous dépayser, de nous sortir de nos rouages ordinaires.
Catherine Francblin:
Pour toi, Ange, la manière de voyager est aussi une affaire politique ?
Ange Leccia :
Je suis daccord avec ce que vient de dire Jean-Max. On porte un regard sur ce que lon traverse en tant qu« être » réceptif qui rapporte ce quil a vécu à ses amis. La question cest aussi comment ne pas choquer les gens dans les pays que lon traverse. Par exemple, je me suis retrouvé dans des endroits où je nai pas sorti ma caméra parce que je trouvais ça indécent. Ce sont des moments où il faut être en accord avec ce que lon côtoie.
Catherine Francblin:
La question du tourisme ma lair importante pour vous en tant quartistes. Ange, tu emmènes les artistes du pavillon du Palais de Tokyo chaque année en voyage.
Ange Leccia :
La part importante des études au Pavillon est le voyage. Au cours de la première expédition, on a traversé une partie du désert marocain, on a partagé des moments agréables mais aussi difficiles. Cétait une expérience de vie et, en même temps, une traversée de territoire, avec des rencontres. Lannée dernière, on a descendu le Mékong sur une barge. On est parti de Phnom Penh au Cambodge jusquà la mer de Chine. On a passé deux semaines à douze sur cette barque. Cest à la fois se placer dans la réalité dun espace géographique, mais aussi dans une réalité politique.
Jean-Max Colard :
La restitution du voyage est également une expérience étonnante : quest ce quon ramène et quest ce quon montre ?
Ange Leccia :
Ce qui est important, ce nest pas forcément de faire lexposition avec les photos du voyage. Cest difficile de restituer un voyage dans une immédiateté : jai fait des séjours au Japon, je ne me suis servi que six ans après des matériaux que javais filmés ou photographiés.
Catherine Francblin:
Parlons de ce voyage avec les étudiants : en tant que quoi on voyage ? Artiste, touriste, ou simple individu qui est confronté à une culture ? Certes, dans le feu de laction, on est un simple voyageur qui doit inventer des solutions pour porter les bagages, pour se protéger des insectes
Mais quand on voyage en tant quartiste, on sinterroge sur ce que lon va ramener : vous avez un but avant de partir ou vous partez comme nimporte qui le ferait ?
Ange Leccia :
Il y a un peu des deux : il y a une structuration du déplacement mais en même temps tu dois rester ouvert aux aventures, aux situations, aux images que tu vas recevoir. Moi, jaime bien me laisser aller à la découverte de territoires : jai envie dêtre surpris, dêtre naïf face à une situation pour pouvoir lanalyser ave mes outils dartistes. Dautre part, je suis aussi touriste : quand je traverse le désert du Maroc, je ne suis pas touareg, je suis une pièce rapportée.
Catherine Francblin:
Et toi Laurent, votre idée, cétait darriver immédiatement dans une exposition ?
Laurent Tixador :
Oui, ce qui a un peu motivé lexpédition cétait darriver le jour et à lheure douverture de lexposition. Ce nétait pas la première fois que nous faisions un travail de ce genre puisque nous avions passé une semaine avec juste une caméra sur lîle du Frioul en septembre 2001, au large de Marseille. Nous avions vécu comme des hommes préhistoriques : on avait péché des moules, on avait été attaqué par des rats la nuit
Nous étions attendus dans un festival de vidéo. A notre arrivée, on a passé les rushs de notre film, on était dans un sale état, on sentait la charogne et pourtant beaucoup de gens nous écoutaient. On parlait avec enthousiasme parce quon était encore dedans..
Catherine Francblin:
Cest comme sil ny avait pas de séparation entre lexpédition et lexposition ?
Laurent Tixador :
Oui, cétait vraiment du direct, à part les rushs qui restent.
Catherine Francblin:
Ce nest pas la même chose pour Ange ; toi tu montes ce que tu as filmé avant de le montrer : il y a un décalage.
Ange Leccia :
Oui, cest une attitude. Cest intéressant de voir la spontanéité du travail de Laurent, de voir ces corps qui sont les résultats de lexpérience. Il ny a pas eu le temps de la digestion.
Laurent Tixador :
Il y a surtout lenthousiasme quon a en arrivant quon peut difficilement reproduire.
Catherine Francblin:
Dans ton article, Jean-Max, tu faisais une référence au Land Art, quest ce qui rapproche ces artistes et ce mouvement ?
Jean-Max Colard :
Le fait de partir et revenir sur des territoires éloignés, comme le désert, avait été innové par les artistes du Land Art. Ils avaient le désir de sortir des structures traditionnelles de lart, de sortir du « white cube » pour aller investir des territoires afin dy vivre une expérience de nature et dart. Le particulier dans le Land Art, cest quon peut se livrer à un travail artistique sur place qui devient lendroit de lexposition. On dissout alors les frontières de la géographie traditionnelle de lart : on est dans un bout despace. La question du retour du voyage, de ce quon ramène est importante, on ramène parfois de la documentation ou un élément de nature. Cependant, la séparation avec le Land Art se manifeste, par exemple dans luvre de Nicolas, par la volonté de ramener, non pas des traces de cette nature extérieure, mais ramener laltérité dune expérience quon narrivera jamais entièrement à restituer. On restitue ce que lon est allé chercher, cest-à-dire de lailleurs.
Nicolas Moulin :
Je ne suis pas dans la même problématique que celle du Land art . Jaime bien certaines démarches très radicales du Land Art, dont celle de Richard Long qui consiste notamment à faire des lignes de cailloux. Je ne my réfère pas, mais il y a une dimension métaphysique qui peut mintéresser. De même, la célèbre installation du champ de paratonnerres dans le désert par Walter De Maria est importante. Cest une pièce basée sur une sorte dusage : on peut aller là bas, louer une maison et y rester.
Catherine Francblin :
Jean-Max, peux-tu revenir sur la phrase de Nicolas qui disait que « lidée de lailleurs est définitivement impossible sur terre ».
Jean-Max Colard :
Dans la vidéo Western Deep, (2002 ) de Steve McQueen tournée en Afrique du Sud, on découvre que, tout au fond de l'enfer de la mine, se trouve une exploitation capitaliste invraisemblable, des séances de soumission des travailleurs à des conditions physiques terribles. On se rend compte que si on va au centre de la terre, on ne tombe jamais que sur un capitalisme sauvage. Il y dans la désillusion critique de Steve McQueen quelque chose qui est aussi politique : laventure est impossible. Nimporte où que l'on aille, on tombe soit sur des terres déjà filmées, soit sur la World Company.
Ange Leccia :
Cette vidéo a dailleurs été achetée par la World Company.
Présentation des images de Le Dernier Referme la porte (2002) au Transpalette à Bourges de Nicolas Moulin
Nicolas Moulin :
A linvitation des gens du Transpalette, jai voulu fabriquer un espace où il pouvait y avoir un usage. Par ailleurs, je mintéressais à tout ce qui peut entourer le sommeil, que ce soit à un niveau métaphysique ou politique. Le fait de se cacher mintéresse comme manière de comportement, comme hypothèse de subversion., Jai donc décidé de fabriquer quinze lits-caissons en béton pour en faire dune part un élément darchitecture intégré à lespace, et dautre part, un centre de retranchement. Il ny avait pas dusage déterminé, il fallait juste respecter un rituel pour y entrer : revêtir une tunique grise. Par ce travail, joffrais aux gens deux points de vue : visiter ou utiliser cet espace en sallongeant dedans. Cétait un endroit qui devenait une sorte de rendez-vous, on a dailleurs repéré des habitués. Parti dune idée de fiction, avec certaines références aux jeux vidéos, jai fabriqué quelque chose qui sutilisait. Par rapport à lidée du voyage, je devenais un Tour Opérator qui proposait un moyen de transports à ses spectateurs.
Catherine Francblin:
Cest en quelque sorte voyager dans sa tête ?
Nicolas Moulin :
Ca dépend. Ca pouvait être interprété différemment par les gens, comme un centre dhibernation ou un abri antiatomique par exemple.
Catherine Francblin :
Jean-Max, est ce quau-delà de l'article que tu as écrit, tu travailles sur la question des artistes et du voyage ?
Jean-Max Colard :
Non, pas particulièrement.. Dautre part, on aurait pu évoquer le travail dOlafur Eliasson. Dans une exposition au musée dArt moderne de la ville de Paris, il avait recouvert tout le hall dun champ de pierres de lave qui venaient dIslande. On était ainsi mis en situation dexplorateur, un peu comme le concept de Tour Opérator de Nicolas Moulin. Le sol devenait un autre sol, un ailleurs rappellant lIslande. On pourrait aussi parler d'une exposition de Pierre Huyghe, LExpédition scintillante, au musée de Bregenz : au RDC, on traversait un paysage de brume pluvieuse pour découvrir un navire en glace, qui fondait tout au long de lexposition. Au première étage, il y avait une salle de concert réduite, avec une musique classique, qui évoquait lidée de ce que lui avait voulu faire mais quil na jamais pu faire puisque lexposition de lexpédition lui permettait de faire léconomie du voyage. Lidée consistait à faire un méga concert sur la banquise pour les pingouins, ce qu'il a donc fait en différé mais en live pour les spectateurs : on devenait les pingouins de lexposition, ce qui est intéressant comme modalité du tourisme. Puis au troisième étage, il y avait une grande patinoire de couleur noire, sur laquelle tournait un patineur. Sur les rebords, on trouvait un petit livre qui retraçait lexpédition. Lexpédition est ici ressaisie comme une forme dexpérience de lexposition : lartiste fait léconomie du voyage, mais nous offre lexpédition.