fondation entreprise Ricard
http://www.fondation-entreprise-ricard.com
Le vendredi 25 mars 2011

Bénédicte Ramade

Billet vert n°3 : Radio-réactivité

Le nucléaire est un sujet qui est subitement revenu au centre des préoccupations politiques et médiatiques à la faveur d'une actualité dramatique. On le sait, depuis longtemps, le nucléaire (l'armement puis l'énergie) a été au cœur de la lutte environnementaliste de groupes tels que Greenpeace. Mais force est de constater qu'en dehors d'une "actualité", le sujet rassemblait moins ces derniers temps que les facteurs climatiques et autres dégradations de l'environnement immédiatement perceptibles. L'art n'a jamais été très prolixe sur le sujet. Est-ce parce qu'il est particulièrement irreprésentable ? La radioactivité ne se voit pas. Cette invisibilité constituerait habituellement un terrain idéal pour une spéculation visuelle. Sauf que le sujet est grave et qu'on ne plaisante pas avec le nucléaire.

Dans les années 1940 et 1950, au climax des essais nucléaires aux Etats-Unis, la culture populaire déclinait tous azimuts le champignon comme un motif "branché" mais les artistes ne s'intéressaient pas particulièrement au sujet. Évidemment, depuis, la donne a changé. Le photographe américain Peter Goin fut le premier civil à obtenir l'autorisation de pénétrer les sites militaires et hautement radioactifs des atolls de Bikini et Enewetak dans le Pacifique mais également du Nevada et de Washington. Sa série photographique Nuclear Landscape (1984-1992) reste à ce jour une des plus fortes réalisées sur ces sites dévastés, inhumains mais reconquis par la nature. La culture américaine ne s'est-elle pas construite sur le mythe de la nature sauvage et inhospitalière, le wilderness ? L'ère nucléaire en a façonné une version postmoderne effrayante dont l'inviolabilité est scellée par le caractère mortel de ses territoires. D'autres photographes tels Michael Light avec un projet comme 100 Suns ont livré un message beaucoup plus ambigu. Qu'est censée nous dire une collection visuelle des essais nucléaires aériens de l'armée américaine réalisés jusqu'en 1962, collection de champignons esthétisés, des photographies du sublime au sens le plus littéral (combinatoire de beauté et d'effroi) ?
Que faire avec le nucléaire ? Documenter ses effets, simuler une situation (avec un risque de mauvais goût presque inévitable), fantasmer un futur ? En 2008 étaient organisés par Arts Catalysts à Londres, un symposium et une exposition au titre provocateur Nuclear : Art and Radioactivity. Les artistes Chris Oakley et le duo Simon Hollington & Kypros Kyprianou y livraient leur vision. Ces derniers proposaient une histoire sur cinquante années de la perception du nucléaire dans la société. The Nightwatchman (2008) révélait combien les discours avaient progressivement modélisé une vision moins nocive de cette industrie énergétique et Chris Oakley documentait avec une vidéo le berceau du nucléaire britannique industriel, Harwell.
Force est de constater que le nucléaire est un sujet que les artistes ont renâclé à aborder autrement que par le biais de la représentation documentaire circonstanciée, largement étayée de documents et d'investigations rigoureuses. À l'exception faite du sculpteur nucléaire James Acord décédé au début de cette année qui était le premier civil à obtenir l'autorisation de posséder du matériel radioactif, peu d'artistes se sont frottés à la matière même. Acord était obsédé par l'uranium qu'il étudia afin de se spécialiser et d'obtenir une licence du gouvernement. Après neuf ans d'études, il était capable de neutraliser les effets de déchets radioactifs afin de les sculpter. Mais même "désamorcées", ses sculptures conservaient l'aura mortelle de leur prime exposition. Acord produisait aussi des dessins et des installations. Ces dernières années, son ambition était même d'ériger un Stonehenge nucléaire sur l'un des sites les plus radioactifs des Etats-Unis aux abords de l'usine d'Hanford dans l'état de Washington dont le site est aussi contaminé que Tchernobyl. Sans succès. Mais sa position se voulait étrangement apolitique : "Je suis simplement un sculpteur. Je vis à l'époque du nucléaire, il est donc logique, peut-être même inévitable que je travaille des matériaux radioactifs. Je ne suis ni pour, ni contre le nucléaire, nous sommes tous dedans en quelque sorte et il faut composer avec". Mais peut-on vraiment être apolitique vis-à-vis du nucléaire ? C'est peut-être aussi pour cela qu'aussi peu d'artistes s'exposent à ce sujet ultrasensible.

Bénédicte Ramade

 

Réagissez sur Facebook

Réagissez

deuxième image deuxième image

Visions critiques / 2011