Félicien Marboeuf  (1852 - 1924)

Galerie photo de l'exposition - Diaporama

Vue de l'exposition, © Marc Domage / Fondation d'entreprise Ricard
Christophe Duchatelet, "BARRY'S RECORD - la part d'ombre", 2006, diasec, 31 x 31 cm, collection privée
Vue de l'exposition, © Marc Domage / Fondation d'entreprise Ricard
Dora Garcia, "100 oeuvres d'art impossibles, 2001, Dimensions variables, installation, Courtesy Galerie Michel Rein, Paris ; Denis Savary "Rumine", 2007, Vidéo, 6'38'', Edition de 8 + 2 EA
Courtesy Galerie Xippas, Paris/Athènes ; Perrine Lievens, "Aparté", 2009, Matériaux divers, 150 x 70 x 90 cm, Courtesy de l?artiste
Vue de l'exposition, © Marc Domage / Fondation d'entreprise Ricard
Antoine Roegiers, "Portrait de Félicien Marboeuf, 1860", 2009, huile sur toile, 33 x 46 cm, courtesy de l'artiste
Luc Andrié, 2009, acrylique sur toile, 147 x 95 cm, courtesy Galerie Alain Gutharc
Vue de l'exposition, © Marc Domage / Fondation d'entreprise Ricard

Félicien Marbœuf, écrivain connu de son vivant comme « le plus grand écrivain n'ayant jamais écrit » a été imaginé par Jean-Yves Jouannais dans son essai Artistes sans œuvres, I would prefer not to. L'exposition est un projet commémoratif autour de la figure de Marbœuf. Elle réunit des œuvres d'artistes de toutes disciplines (plasticiens, écrivains, stylistes, musiciens, architectes...) et donne forme à l'existence imaginaire de ce personnage.

Jean-Yves Jouannais a publié en 1997 un essai intitulé Artistes sans œuvres. I would prefer not to (éd. Hazan, réédité en Avril 2009 aux Editions Verticales). Il s'agissait d'une histoire, aux apparences de paradoxe, des artistes et écrivains n'ayant jamais ou très peu produit : de Félix Fénéon à Jacques Vaché ; de Jacques Rigaut aux représentants de l'art conceptuel ; des intuitions de Joseph Joubert aux principes de Marcel Duchamp.

Dans cet ouvrage sérieux et documenté autant qu'il se peut, un chapitre est consacré à un écrivain fictif, Félicien Marbœuf (1852-1924). On ne connaîtrait de lui, en termes d'écriture, qu'une correspondance avec Marcel Proust, laquelle aurait eu une influence décisive sur la conception et l'écriture même de La Recherche du temps perdu. Cette correspondance, Jean-Yves Jouannais l'a écrite.

Plusieurs artistes ont déjà, sous forme de portraits, de documents et d'hommages divers, accrédité des moments ou des pans entiers de cette existence imaginaire. À partir de ces œuvres existantes, Jean-Yves Jouannais a pensé une exposition autour de la figure depuis trop longtemps ignorée de Félicien Marbœuf. Une vingtaine d'artistes, toutes disciplines confondues, ont accepté de participer à ce projet commémoratif.

Il s'agit d'une exposition qui aspire à dépasser la catégorie du canular propre à l'histoire des littératures, le canular se contentant généralement de leurrer, d'abuser, sans produire rien d'autre qu'un mensonge de plus ou moins de style. Si Félicien Marbœuf n'a jamais existé sous cette identité, son invention ne relève aucunement de l'imposture, qu'elle soit potache ou érudite. Il symbolise très sérieusement tous les artistes sans œuvre au même titre que le Soldat inconnu est salué au nom de tous les hommes tombés anonymement au champ d'honneur.

 

Artistes sans œuvres. I would prefer not to

Réédition revue et augmentée d'une préface d'Enrique Vila-Matas
Avril 2009, Éditions Verticales

12 pages, 17.90 euros, ISBN 978-2-07-078536-0

Artistes sans œuvres, essai-météorite qui fit date lors de sa parution en 1997, a notamment marqué l'écrivain Enrique Vila-Matas qui revient sur cette « heureuse rencontre » dans la préface de cette réédition.

Catalogue raisonné et déraisonnable des artistes chez qui les œuvres sont « présentes partout et visibles nulle part », ce large inventaire fait l'éloge a priori paradoxal d'un art qui n'existe qu'en creux, de créateurs qui n'en sont qu'à peine, comme autant d'avatars plus ou moins volontaires du fameux Bartleby.
Jean-Yves Jouannais révèle ces trajectoires méconnues, virtuelles, inabouties ou abandonnées, et leurs ombres portées dans les marges de la littérature. Et s'autorise même quelque détour par la fiction à propos d'un certain Félicien Marbœuf. Tant et si bien que cet assemblage de non-œuvres finit par dessiner un panorama érudit et désinvolte qui remet insidieusement en cause toutes nos certitudes esthétiques.

Extraits

Félicien Marbœuf, auteur de La Recherche du temps perdu.

Félicien Marbœuf (1852-1924), « le plus grand des écrivains n'ayant jamais écrit », fut considéré à son époque comme l'auteur idéal pour, dès sa mort et celle de ses amis les plus proches, disparaître en un oubli aussi total qu'injuste. Né en 1852 à Paris alors que se voit décapitée la seconde République, Félicien Marbœuf traversera la fin de siècle, incarnant un type unique de dandy, essentiellement cérébral, à l'élégance purement spirituelle. L'ennui, l'esprit, l'élégance seuls faisaient le dandy ; la fortune aussi, il est vrai. Félicien Marbœuf sut très tôt qu'il possédait tout cela. Insatisfait néanmoins, il chercha à savoir s'il avait aussi du génie, et celui des Lettres tout particulièrement. Sans relâche il chercha, année après année, le sujet, le prétexte d'une œuvre. La littérature, assurément, fut toute sa vie. Mais aucun ouvrage, recueil, chapitre ou simple aphorisme - hormis sa correspondance - ne vint sous sa plume. Félicien Marbœuf avait de la littérature une conception si idéale qu'il ne put jamais croire qu'un homme, quel qu'il fut, put un jour avoir le génie de lui donner forme. En somme, c'est bien par l'excès d'une ambition intellectuellement inhumaine et non par carence de génie que Félicien Marbœuf s'astreignit à la non production.

Seule exista une correspondance entre Marcel Proust et Félicien Marbœuf. Cette dernière eut ceci d'exceptionnel que les deux épistoliers n'eurent jamais l'occasion de se rencontrer. C'est par son premier livre que Proust se fit connaître de Marbœuf. En 1896 parut Les Plaisirs et les jours. Proust avait vingt-cinq ans, Marbœuf quarante-quatre. Le jeune écrivain en fit parvenir un exemplaire au vieil original qu'il admirait tant et qui était pour lui, comme pour toute sa génération, un personnage de légende. Félicien Marbœuf n'est pas séduit par cette littérature, mais il est convaincu par le déploiement qu'elle semble promettre. Il est sûr de devoir l'encourager. Il le fait avec enthousiasme, quand l'accueil du livre vaut par ailleurs à son auteur une presse calamiteuse, un duel avec Jean Lorrain et une réputation de mondain dilettante.

Suivent des extraits de la réponse du jeune Marcel :

« Monsieur,

Je crains de ne savoir dire combien votre lettre m'a fait plaisir, cela ne m'est pas très facile, parce que je trouve si ridicule d'avoir l'air d'admettre autrement que comme une gentillesse de votre part ce que vous dites de mon livre, et de croire que cela correspond à la réalité, à ce que serait chez moi un véritable talent, que je n'ose aborder de front votre compliment.

La page s'est habituée à votre mutisme face à elle et pourtant, combien fort j'aimerais vous le clamer, parmi les littérateurs du siècle, vous êtes le plus grand, le plus juste, le plus original. (...) Si votre silence mérite tant le respect du siècle c'est qu'il est exactement le contraire d'un aveu de médiocrité et d'une incapacité à écrire, mais bien le signe d'un projet aux rivages jusqu'alors inabordés, d'une idée de la littérature si vertigineuse qu'aucun grand homme avant vous ne l'avait conçue. Il existe des écrivains muets comme il existe des volcans en sommeil ; leur nom infernal aux résonances mêlées de soufre, de feu et de mort n'en fait pas moins trembler les hommes. (...) Ainsi, original et indiscutable, votre génie traverse-t-il l'époque avec cette supériorité et cette modestie qui le font ressemblant à quelque femme noble qui voit avec plaisir ses serviteurs dans la joie

et passe en souriant près d'eux, sans mépriser leur gaieté, sans la troubler, mais sans s'y mêler autrement que par une calme sympathie et le charme majestueux que son passage répand autour d'elle. Je suis de ces serviteurs et j'aime votre œuvre, promesse des plus belles, superbe, immaculée et silencieuse comme la nef doucement poussiéreuse d'une grande église gothique.

Votre fidèle Marcel Proust »

(...)

La correspondance entre les deux écrivains durera jusqu'à la mort de Proust. Leur amitié épistolaire n'aura de cesse de gagner en complicité. Une lettre, en particulier, adressée par Marbœuf à son jeune correspondant est à ce titre symptomatique. Datée de janvier 1902, l'auteur y avoue l'amour scandaleux

qu'il porte à une toute jeune fille. Or, trois ans plus tard, Félicien Marboeuf est accusé d'attentat à la pudeur sur une enfant de onze ans. Il s'enfuit, s'exile à Glooscap, ville au sud du Nouveau-Brunswick. Là, amoindri par l'éloignement, le scandale n'a guère entamé l'immense considération dans laquelle on tient l'Écrivain du silence. Néanmoins, par souci des convenances, la

municipalité doit attendre quelques mois avant de lui décerner les clefs d'or de la ville. C'est le 7 août 1905, jour de ses cinquante-trois ans, qu'il devient citoyen d'honneur de Glooscap.

En 1918 paraît À l'ombre des jeunes filles en fleur (Prix Goncourt 1919). La correspondance entre les deux hommes révèle à quel point le crime de Félicien Marbœuf et, en général son goût pour les très jeunes gens, ont pu jouer dans l'élaboration du roman proustien. À une lettre de Félicien Marbœuf qui finissait par ces mots : «  Si vieux, je vis dans l'ombre de ces jeunes filles, j'endors ma vie comme un chien éreinté après la chasse se couche au pied d'un massif de roses de Pensylvannie et ai le sommeil plus heureux d'être ainsi protégé par des fleurs, même si ces dernières masquent fort mal parfois leurs terribles mœurs carnivores. », Proust répondra : « Comprenez donc que lorsque vous m'avez évoqué votre vie à l'ombre de ces jeunes filles qui ont tant à voir avec des fleurs, cette image ait fait en mon esprit bien du chemin et je pressens qu'elle tiendra en mon œuvre à venir une place toute particulière. Permettez que je vous doive cela. »

C'est, en fait, bien plus que cette image que Marcel Proust doit à Félicien Marbœuf. Ces jeunes filles en fleur ne sont qu'un exemple parmi tant d'autres thèmes, réflexions, phrases même, qui, issus de cette correspondance, ont donné à La Recherche du temps perdu sa tonalité et sa structure. Évoquons au hasard les clochers de Martinville, la marquise de Cambremer et la vicomtesse de Franquetot écoutant le Saint-François de Liszt à la soirée de la marquise de Saint-Euverte, les « métaphores » picturales d'Elstir, les rêveries sur les noms de pays, la mort d'Albertine... Les soixante-trois lettres de Marbœuf à Proust constituent une manière de plan d'ensemble de l'œuvre proustienne, une fondation thématique, et parfois stylistique, un brouillon génial.

Troublante figure de cet écrivain sans œuvre qui, à défaut d'avoir donné forme à son roman propre, aurait nourri, favorisé à son insu, par sa vie seule et quelques lettres, la plus prodigieuse entreprise romanesque de tous les temps.

 

Vidéos...

avec www.artivi.com

visite avec Jean-Yves Jouannais par www.tribeca75.tv

Ils en parlent ...

Henri-François Debailleux pour Libération

Emmanuelle Lequeux pour Le Monde

Andrew Gallix pour le Guardian

Anne-Lou Vicente pour Trois Couleurs

Sophie de Santis pour Le Figaroscope

Lunettes Rouges

Céline Piettre pour www.paris-art.com

Magali Lesauvage pour www.fluctuat.net

Alain Deyfus pour www.artnet.fr