Bernard Quesniaux « Arrondir les angles »

Du Samedi 22 avril 2017 au Samedi 3 juin 2017.

Présentation

C’est déjà ça 

« On peut manufacturer facilement un air artisanal », écrit Olivier Cadiot dans le livret de La Machine à peindre de Bernard Quesniaux - nous pouvons y voir une référence à leur inclinaison commune pour les jeux d’équilibre entre un esprit farceur et une passion vernaculaire. La « machine à peindre » en question pourrait d’ailleurs être une réponse visuelle au manifeste littéraire de la « mécanique lyrique » proposé par Cadiot et Pierre Alféri (Revue de Littérature Générale, 1998), qui, déjà, proposait de sortir de l’opposition entre littéralité formaliste (le langage comme matériau, l’expérimentation visuelle de la page) et l’envolée lyrique (en reconnaissant la part d’irrationnel et la mégalomanie nécessaire à littérature). Ces deux pôles se trouvent ainsi réunis dans un accélérateur de vitesses et un moteur à explosion. « Ce qui me plait chez Cadiot c’est cette façon de tout remettre en question à trois mille à l’heure, sans en avoir l’air. Peut-on affirmer l’importance de faire des choix formels en littérature sans tomber dans le formalisme? Ce qui ne veut pas dire qu’il faudrait retourner à Balzac ou se réfugier dans le purement conceptuel. », rajoute Quesniaux. « Comment jouer de voix fausses et vraies, écrire comme si on marchait, partant de choses très simples pour les emmener très loin? Tout change si nous faisons une promenade dans un sens ou dans l’autre ». 

Le parallèle sied parfaitement à la peinture de Bernard Quesniaux. Il y a une forme de romantisme involontaire qui se dégage de son choix du premier degré, à l’image de ses séries de tableaux « simples » ou « stupides », lui faisant dire que « fabriqués à partir de peu d’éléments, ils n’appellent que très peu de remarques ». Peut-on dès lors s’étonner que Jean-Yves Jouannais lui fasse une place dans son ouvrage-manifeste sur L’Idiotie ? C’était un défi, certes passif, posé aux critères socialement établis de la réussite, de l’efficacité, du travail bien fait et de l’excellence productive - traçant une ligne philosophique qui va des cyniques grecques jusqu’à Clément Rosset. « Qu’est-ce qui nous fait dire qu’un tableau est réussi ou loupé? Est-ce possible de faire de l’art au premier degré, même si le résultat est parfois indéfendable? Cela m’arrive de partir d’un principe de remplissage de surfaces pour me trouver à l’endroit où je ne sais pas s’il y a trop d’eau, trop de pression, trop de peinture ou pas assez. C’est un dosage d’intelligence, de bêtise, de laideur et de justesse, mais il n’y a rien d’ironique quand j’affirme que j’ai envie que ce soit beau ». Seulement, au vu de notre incapacité à définir la beauté, Bernard Quesniaux agit à l’endroit même des critères de classification d’une peinture entre le chef d’oeuvre et l’ignoble. « Il n’y a pas uniquement les critères de l’art qui servent à juger l’art. Est-ce qu’il y a des bonnes ou mauvaises raisons d’aimer ou ne pas aimer quelque chose? », s’interroge l’artiste. « Chez Gombrowicz déjà, il suffit qu’un chien passe pour que tout change: à quel moment une sensation se trouve contrariée. Dans la grande cuisine des formes, une citrouille n’est pas plus réelle qu’un trait noir. » 

Ces dernières années, un certain type de peinture abstraite (rigoureuse, sobre et aux tonalités discrètes) a souvent été critiquée comme du « formalisme zombie ». Chez Bernard Quesniaux, il s’agit plutôt de la figuration d’une peinture zombie, dont la matérialité est animée par des pulsions premières mais sans but. Cela pourrait être alors Supports Surfaces mais à l’envers: plutôt que déconstruire ou décomposer le tableau, il s’agit d’additionner, la peinture contient tout et pas forcément que le meilleur. Il se peut qu’au détour d’une forme digne et insoupçonnable se trouve un passage plus bassement culinaire, une évocation scatologique ou un inconscient sexuel qui bouillonne à feu doux. 

Pour la nouvelle série de peintures de Quesniaux, « Arrondir les angles », il écrase la peinture au rouleau de façon a enlever de la matière - c’est toujours un jeu sur ce qui nous autorise à dire qu’un geste est maîtrisé ou pas. Plutôt que la patte du peintre, il y a un va-et-vient entre l’hésitation inquiète et l’audace. « Arrondir les angles comme une façon de dire que la peinture peut passer partout, c’est le monde qui s’adapte à l’art », dit Quesniaux. « J’aimerais trouver cette décontraction qu’il y avait chez Titien à la fin de sa vie. A l’inverse de vouloir tout contrôler, même si c’est pour arriver à un résultat imbuvable - comme quand je cherche à introduire certains effets de réalité - cela ne me dérangerait pas que ça marche, que la peinture fonctionne tout simplement. »
Pedro Morais

 Bernard Quesniaux « Arrondir les angles »