Marie Voignier« Vert monument »

Du Vendredi 2 juin 2017 au Samedi 22 juillet 2017.

Présentation

« L’Autre des Autres est toujours autre » selon un texte d’Eduardo Viveiros de Castro que Marie Voignier nous a envoyé pendant la préparation de l’exposition. La pensée sur l’équivoque développée par l’anthropologue brésilien contredit l’adage populaire « les amis de mes amis sont mes amis » : le système de connaissance anthropologique n’est pas la traduction logique d’un système dans un autre, il est la possibilité de se placer entre, d’ « exister parmi ». L’autre de "nos" autres n’est pas nous. Il n’y a pas d’équivalence. Echec de la pensée rationaliste, angoisse face à un monde dont l’immensité et la complexité se révèlent toujours plus grands à nos yeux, à mesure de la propagation toujours plus rapide de l’information à son sujet. Préserver l’équivoque au cœur de cette pensée de la complexité, c’est permettre à l’Autre de conserver son statut, son point de vue sur le monde.

Le tournage de son film L’hypothèse du Mokélé-Mbembé a conduit Marie Voignier pour la première fois au Cameroun, en 2010. Elle accompagnait le cryptozoologue Michel Ballot sur les traces d’un animal fantastique dans une forêt au bord d’un large fleuve. Les rencontres qu’elle y fit la poussèrent à former un nouveau projet qui s’intéresserait à ce paysage comme monument. C’est ainsi que l’artiste retourna dans l’Est camerounais en 2015, à la rencontre des hommes et des femmes dont elle avait croisé le chemin sur son précédent tournage. Avec l’idée cette fois de mieux comprendre le passé de la région, théâtre de conflits opposant puissances coloniales allemande et française puis armée nationale et rebelles, mais aussi lieu privilégié du travail forcé organisé d’abord dans les concessions allemandes puis par les compagnies françaises, qui perdura jusqu’après la Seconde guerre mondiale. Dans ce but, elle mena une série d’entretiens publiés dans le livre La Piste rouge (éd. B42), accessible dans le salon de lecture aménagé pour l’exposition. L’ouvrage offre un contexte historique aux deux films projetés : Tinselwood, présenté dans le premier espace de la galerie est une ode à la forêt camerounaise vivante, foisonnante de signes.

Si Marie Voignier s’est inspirée des entretiens retranscrits dans La Piste rouge pour écrire les dialogues de son film, ce dernier rappelle d’abord la peinture de paysage. Il y a du romantisme dans la façon dont la caméra de l’artiste s’attache à l’atmosphère de la forêt tropicale, à ses contrastes vivaces (le rouge de la piste et le vert tendre de la végétation), à la sensualité du contact avec le vivant végétal, à ses sons d’insectes assourdissants, à ses usages, à ses mystères : elle apparaît multiple, à la fois source de subsistance et lieu d’élaboration de pratiques sorcières. Comme dans certains films de Claire Denis, le paysage est le protagoniste de l’histoire. Les personnages racontent, habitent, travaillent la forêt. L’histoire du sud-est camerounais s’identifie à elle. Le film déploie en effet une histoire et un présent souvent simplifiés par les récits européens : dans Tinselwood, ils sont littéralement incarnés par les personnes croisées sur les lieux, qui « jouent » leur réalité.* Dans le travail de Marie Voignier, il n’y a pas de substitution de la subjectivité des "filmés" par la subjectivité dominante du "filmant" (conséquence parfois de l’usage de la voix-off dans les pratiques documentaires) : la reconstitution poétique qui a lieu ici est celle des relations de la forêt à ses usagers, et de la multitude de sens et d’histoires qu’elle peut produire.

Les images du second film montré au sous-sol de la galerie, Je waka, je filme ont été tournées par Noël Pial, membre de l’équipe de tournage de Tinselwood, qui a également joué le rôle de traducteur entre l’artiste et les personnes interviewées pour les entretiens de la publication. Elles poussent l’incarnation de cette histoire un peu plus loin : le fait de donner la caméra à celui qui fait habituellement partie des "filmés" procède à un retournement du regard qui souligne les intentions émancipatrices de l’artiste.

Dans le sillage des travaux de la philosophe Geneviève Fraisse, Marie Voignier reconstitue différentes histoires de ce lieu, passées et présentes — en un mot son historicité — afin de s’éloigner des récits binaires qui s’évertuent à fabriquer des systèmes de domination de l’Un (en général rationnel, masculin et Blanc) sur l’Autre (exotisé, racisé, sexualisé). Bien au contraire, l’exposition, par les subjectivités qu’elle met en jeu, montre à quel point nous sommes toujours Autres pour l’Autre que nous fabriquons, et trouve les moyens de faire circuler ces différents points de vue. En ce sens, elle construit un véritable monument à la forêt camerounaise : pas de ceux qui commémorent en s’appuyant sur un passé fixé par le récit national mais un hommage vivant et critique.
IA

*Une des premières réalisations de Marie Voignier, Going for a Walk, située également dans une forêt, illustrait littéralement ce procédé : l’artiste avait interrogé une comédienne sur son quotidien, avant de lui faire rejouer plusieurs fois cet entretien.

Née en 1974, Marie Voignier vit à Paris. Son travail vidéo a été présenté dans différentes expositions et programmes récemment: Realness, Nouveau Musée National, Monaco ; Une histoire des années 80 à nos jours, Centre Pompidou, Paris/Haus der Kunst, Munich, North Korean Perspectives, Museum of Contemporary Photography, Chicago et le Prix Ricard à Paris. Elle a participé à la Triennale, Palais de Tokyo, Paris, à la Biennale de Rennes (2012) et à la Biennale de Berlin (2010). Ses films figurent régulièrement dans les festivals : deux d’entre eux, Hinterland et Tourisme International ont été primés au FID Marseille et Tinselwood a été sélectionné pour la Berlinale en 2017. Elle participe en ce moment à l’exposition internationale et aux « special projects » de la 57ème Biennale de Venise (cur. Christine Macel). Son ouvrage La Piste rouge est paru aux éditions B42 à l’occasion de l’exposition Vert monument, avec une préface de l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch. Une exposition personnelle ouvrira en septembre 2017 aux Moulins de Paillard (FR).