Thierry Agnone « Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate »

Du Samedi 20 mai 2017 au Samedi 22 juillet 2017.

Présentation

Thierry Agnone, magicien de peinture démultipliée

Tout d’abord, en pleine surface, une prolifération de touchés, une archéologie de combat et de corps-à-corps, un abandon rageur qui étale son objectif : saturation et occupation du terrain, tout le terrain, tout l’espace, tout le volume. Tombeau pour cinq cent mille peintures pour reprendre le titre du chef d’oeuvre de Pierre Guyotat, et brouillage désespérant ?

Prenons (Sans titre 7) ce qui semble un encombrement grotesque, sur le côté gauche, comme de mauvais animaux déformés de Disney, un empilement d’hippopotames indéfinis, une soupe originelle truffée de pupilles de chats disséminées sur toute la hauteur du tableau, un reliquaire à masques de carnaval en oreilles de félin, mais pour seul facile os à ronger : un minuscule dos de femme, fesses en poires. Comme un navigateur penché sur la carte, demeurons à regarder de près ce corps qui s’insère dans une fissure en réserve claire, nette et contrastée. Quelle subtilité que ce céladon aux côtés translucides, à l’ombre palpitante au creux des reins, au lustre de jeunesse d’une chevelure drue sur fond de nuée d’infini gazeux, et que dire de ce tracé peint au poil, du postérieur ajusté à l’oreille du chat d’en dessous.

Une virtuose maîtrise de l’art de la miniature, comme la « Lettre Volée », éclate hors des caches de l’évidence. Et toutes baignées de ce brio, les figures multiples du malheur et de la tentation d’artificiels paradis, sont enfouies dans des parties sombres jamais complètement obscurcies. Leurs déformations accentuent leur insaisissabilité, leur furtif ballet : faces de chimères, yeux de Vaudou et mantilles de marionnette, enserrés au-dessous des larmes de nèbe plâtreuse. Une des clefs du langage pictural de Thierry Agnone se trouve dans le masque bicolore à la mèche qui surplombe la tête de femme : une maîtrise (digne de l’ère numérique) des renversements ombre/lumière, conversion plein/vide, arrêt de vie/arrêt de mort. Ce contraste schizogène tient au fil du rasoir du mode « bipolaire » de lecture où le blanc clair rend le sombre illisible en le cachant, et vice-versa.

Promesse de voyages dans l’immensité de l’infiniment petit.

Et puis, il faut se résoudre à quitter les délices anamorphiques et baroques, ici ou là, pour aller et venir face à la toile, reculer et revenir. Dans ce chemin parsemé de stations, le regard trouve de nouveaux points de vue, des lignes de force de composition apparaissent, comme d’autres qu’on croyait avoir saisies disparaissent. La toile à chacune d’entre elles, se reconstitue, se recompose telle une entrée de personnage dans « La Recherche… » qui entraîne les fils innombrables et mêlés des images mouvantes du souvenir. À chaque station, différente, ce qui est gagné signifiant, efface ce qui retourne à l’illisible informe. La règle d’or qui agit cette toile, vous la trouverez dans chacune des autres toiles, si proches des splendides machines de la grande peinture vénitienne, pimentée dans ses surfaces de l’ironie Picabia.

Joël Savary
Chargé de mission au ministère des Affaires étrangères et du développement international / Fonctions précédentes : attaché culturel, conseiller pour les arts plastiques en DRAC, chargé de cours histoire/esthétique photographie Université de Bordeaux III, galeriste, ingénieur diplômé en agriculture.


Note d’intention

Depuis vingt cinq ans mon travail plastique consiste principalement à la pratique du dessin (rotring 01, feutres, crayons de couleurs) et à la sculpture (résine polyester, assemblage de matières plastiques, gravures sur carton, escarpins en papier). ll y a deux ans j’ai décidé de mettre mon travail en abîme et de prendre de nouveaux risques en m’attelant à la tache monstrueuse et magnifique de transcrire mon univers en peinture. Il a fallu d’abord que je définisse mes schémas techniques, support, formats, technique de peinture. Après une période de six mois environ ou je pataugeais dans mon atelier en essayant de mettre en place une colonne vertébrale qui fasse sens et ou je tentais d’éliminer les scories propres à la pratique, je me dégageais peu a peu des éléments perturbateurs liés à mes habitudes, comme un vocabulaire à inventer. Je décidais de produire une série d’une quinzaine de toiles de grands formats (140 cm x 190 cm), ainsi qu’une série de grands dessins.

Une évidence s’imposa alors sous forme littéraire. L’Enfer de Dante serait mon fil conducteur, non pour illustrer le livre ou pour m’en servir d’inspiration frontale. Je sentais cela plus comme une allégorie qui porterait mon travail et qui serait mon fil d’Ariane, mon garde-fou et mon moteur.

Lasciate ogni speranza ,voi ch’entrate, vous qui entrez, lâchez toute espérance. Ce prologue à l’Enfer de Dante me parait tout à fait approprié à celui qui veut entrer en peinture. J’en ai fait mon miel pour la série que je souhaite présenter chez Patricia Dorfmann et qui j’espère saura retenir votre attention tant par sa volonté formelle de montrer l’insondable que d’explorer les possibles de mon univers.

Thierry Agnone

Galerie photo de l'exposition - Diaporama

Thierry Agnone, Sans titre 1, 2015-2016, Acrylique sur toile, 180 x 180 cm
Thierry Agnone, Sans titre 3, 2016, Acrylique sur toile, 180 x 250 cm
Thierry Agnone, Sans titre 4, 2016, Acrylique sur toile, 180 x 250 cm
Thierry Agnone, Sans titre 6, 2015-2016, Acrylique sur toile, 160 x 240 cm
Thierry Agnone, Sans Titre 7, 2015-2016, Acrylique sur toile, 160 x 240 cm
Thierry Agnone, Sans Titre 8, 2015, 2016, Acrylique sur toile, 160 x 240 cm