Damien Cabanes, Hyun Soo Choi, Carlos Kusnir, Siobhan Liddell, Paul Pagk «Exil»

Du Samedi 2 septembre 2017 au Dimanche 24 septembre 2017.

Artistes :

Paul Pagk, Carlos Kusnir, Hyun Soo Choi, Damien Cabanes, Siobhan Liddell

Présentation

L’artiste oeuvre à la restauration d’un ordre idéal qu’il ne parviendra jamais à rétablir ou à satisfaire, mais il oeuvre puisqu’il existe une perfection dans l’homme : sa perfectibilité.

L'homme moderne se trouve à la croisée de deux chemins. Il a un dilemme à résoudre : soit continuer son existence de consommateur aveugle, soumis aux progrès impitoyables des technologies nouvelles et de l'accumulation des biens matériels, soit trouver la voie vers une responsabilité spirituelle, qui pourrait bien s'avérer à la fin une réalité salvatrice non seulement pour lui-même mais pour la société tout entière2.


C’est en marchant que je suis devenu galeriste, en marchant puis en m’arrêtant pour prendre le temps de regarder ce qui se présentait à moi — le temps d’écouter ceux qui consacraient leurs vies à l’art. Cette confrontation quotidienne à des êtres, à des objets qui d’abord ne m’étaient pas familiers, a marqué définitivement mon regard et ma manière d’être au monde. Cette exposition, que j’appelle Exil, est une tentative pour moi de remonter aux origines de ce regard afin d’en cerner la genèse, d’en mesurer la fécondité, et de mieux embrasser, par sa mise en lumière, ce qu’il a fait naître.

S’exiler c’est aller contre le nous dirons tous ensemble la même chose. L’artiste est un exilé. Non pas exilé de sa terre — bien qu’il puisse l’être aussi — mais du groupe social. Je dirais même un exilé de lui-même, un exilé existentiel. Ici le mot exil ne s’entend pas comme celui d’un peuple mais plutôt comme l’exil d’une présence, divine à l’origine et perdue à jamais, une absence, donc, phénoménale. Plongé dans ce double exil, l’artiste se met en mouvement, chemine, s’interdisant ainsi tout immobilisme et toute maîtrise des effets par anticipation. Cet exil s’apparente à un état ; il n’est pas une punition mais plutôt une mission dont le but est de révéler des fragments de vérité et de libérer un discours, souvent silencieux, qui va dépasser celui qui fait. Être exilé, c’est être inventif et poser un geste assez puissant pour échapper à l’effacement des différences. C’est se tenir debout hors du jeu, dans les marges et leur inépuisable exigence. C’est formuler une parole suffisamment forte pour faire advenir son propre monde.

Ces exilés n’expliquent pas, ils disent. Toute oeuvre d’art authentique pense bien au-delà d’elle-même ; le pouvoir dire d’une oeuvre dépasse de loin son vouloir dire. S’arrêter à leur aspect, à leur pure image ou leur simple matérialité ne suffit pas ; leur discrétion est telle qu’elles s’offrent simplement, elles vous attendent, vous pourrez les observer longuement et éprouver quelque chose ou ne rien éprouver du tout, glisser sur leur surface sans que votre attention ne soit retenue, sans que votre sensibilité ne s’ébranle ; effleurer seulement revient à passer à côté de la dimension transcendante d’une oeuvre. Toute grande oeuvre est le lieu d’une création particulière, d’une pensée originale qui suscite quelque chose qui ne pouvait exister auparavant, leur silence est plus fort, elles exigent une chose infiniment précieuse : du temps. Peut-être serez-vous capable de reconnaître le vocabulaire qui la compose. Mais saurez-vous lire le message que contiennent ces formes, ces couleurs, ces gestes ou ces mots ? Tout ici est fait pour que l’essentiel se dérobe à la pensée qu’elle éveille ; tout ici est fluent et construit pour tenter d’échapper à l’oeil ou à la main qui voudrait s’en saisir. Ces oeuvres sont des questions, en effet, elles incitent et proposent du sens et non pas des explications. Parce que je les fréquente depuis longtemps, je connais leur capacité transgressive, je crois à leur mystère et — à condition qu’on s’y abandonne — je sais la liberté qu’elles font naître. Elles sont le fruit d’une recherche, du doute, elles font le lit du sens et me renvoient perpétuellement à cette affirmation : je ne sais pas, mais cela possède à mes yeux la force qui m’autorise à poursuivre.

Parce que ma galerie s’attache au contenu, ce que je présente, en général, se prête assez peu aux commentaires immédiats. Comme je l’ai écrit plus haut les oeuvres ne s’expliquent pas aisément, toutes sont ici profondément ancrées dans une histoire, elles sont relativement désintéressées du vacarme quotidien et de son spectacle, leur compagnie nous autorise à mener des combats, à envisager des défaites mais surtout à éprouver et à partager d’éventuelles surprises.

Toute ma vie j’ai grandi entre les Maîtres, j’ai grandi dans l’espace qu’ils m’ont laissé. Pour moi cet espace vacant est celui du passeur, celui du pont — ainsi, sans doute, celui qui sonne dans le nom que je porte — un pont que je bâtis entre leurs mondes et le monde. Un pont qui sert à lutter contre les routines, contre l’habituel et non le proche.

« [Or] l’habituel possède en propre cet effrayant pouvoir de nous déshabituer d’habiter dans l’essentiel, et souvent de façon si décisive qu’il ne nous laisse plus jamais parvenir à y habiter ». Notre histoire consiste à faire partager la nécessité d’un retour à des sources originelles et fécondes. Par ces choix, j’aimerais pouvoir étonner comme j’ai pu être étonné, plonger ceux qui viennent dans un émerveillement comme j’y suis plongé ; j’aimerais enfin les accompagner loin des lieux où ceux qui veulent appartenir semblent réussir mais échouent systématiquement, sans le savoir, parce qu’ils ne savent que faire époque.

Ce qui caractérise ces artistes : c’est leur inappartenance et non leur appartenance. Ils7 ont été capables, dans l’indifférence parfois, dans la solitude toujours, de construire un monde et par là de participer à son infinie réparation. Ce qui advient dans leur monde ne peut être que l’expression de cet exil primitif et essentiel, et leurs univers ainsi créés nous aident à nous dérober à l’incertitude du futur.

Eric Dupont

Galerie photo de l'exposition - Diaporama

Carlos Kusnir, Mama, 1986, acrylique sur toile, balais, 240 x 310 cm, © Galerie Eric Dupont, Paris.
Vue de l'exposition Exil, 2017photo J.-F. Rogebozcollection privée © galerie
Eric Dupont, Paris
Hyun Soo ChoiSans titre, 1991Papiers, aluminium et adhésif sur
toile - 285 x 400 cm, diptyquephoto J.-F. RogebozCollection privée © galerie
Eric Dupont, Paris

 
Vue de l'exposition Exil, 2017photo J.-F. Rogebozcollection privée © galerie
Eric Dupont, Paris