«Collisions»

Du Mardi 19 septembre 2017 au Vendredi 27 octobre 2017.

Présentation

Exposition collective proposée par Amélie Adamo.

À l’heure du multimédia et du flux envahissant des images, l’art contemporain est volontiers hybride, métissant, empruntant, transformant librement les milles facettes d’une culture plurielle. Les œuvres réunies à la galerie Catherine Putman jouent sur la collision de motifs issus de sources diverses et font se télescoper des écritures formelles hétérogènes. Mêlant des artistes de la galerie et des artistes invités, confrontant les approches et les générations, l’exposition crée des résonances surprenantes entres les œuvres, permettant à la fois de découvrir de jeunes artistes et de revoir autrement le travail de figures historiques dont certains aspects ont parfois été peu montrés. Embrassant la diversité de ces nombreuses démarches, le parcours de l’exposition se déploie dans l’espace de la galerie en trois univers : Folie, Fantasme, Féérie.


Les artistes exposés : Pat Andrea | Marcella Barceló Georg Baselitz | Anya Belyat-Giunta | Pierre Buraglio Max Ernst | Cristine Guinamand | Sarah Jérôme Ayako Kawauchi | Frédéric Malette | Agathe May | Maël Nozahic Álvaro Oyarzún | Frédéric Poincelet | Nazanin Pouyandeh Abel Pradalié | Arnaud Rochard | Karine Rougier Antonio Saura | Marko Velk.


Sous le règne noir de Thanatos, sont rassemblées des représentations où la présence de la guerre et du corps morcelé prend des formes hybrides et joue de référents multiples. Avec ses « Têtes coupées », Arnaud Rochard mêle les sources (des Yokaï d’Hokusai et soldats d’Otto Dix au masque du film d’horreur Scream) dans des lavis à l’encre où règne l’ambivalence d’un espace fantomatique et indéfini proche de la perspective chinoise. Quant à Cristine Guinamand, elle réinterprète librement « le suicidé » d’Otto Dix, ainsi que les motifs des danses macabres et des grotesques, mêlant végétal et oiseau aux crânes et squelettes. L’ambigüité régit le travail de la matière : tantôt des couleurs séduisantes travaillent la noirceur du thème, tantôt le réalisme et le détail incisif du trait joue contre l’abstraction et la dilution des aplats.

C’est une même collision qu’on retrouve chez Marko Velk : « Quelque chose dans l’air » fait se télescoper l’empreinte de la mort (là motif du crâne, ici l’homme mort de Manet recyclé) à la présence du vivant (organique, végétal, animal), tandis que formellement, le blanc de la réserve contraste avec le noir, comme le détail hyperréaliste côtoie le tracé schématique et l’effacement. La guerre enfin est aussi très présente dans le travail des aînés, comme chez Max Ernst, Pierre Buraglio ou Antonio Saura. Le premier, dans une série de lithographies, illustre « la ballade du soldat » (écrite par Georges Ribemont Dessaignes) en créant des collisions de motifs à l’humour corrosif qui dénoncent la violence et la bêtise de la guerre et du patriotisme. Le second fonde sa pratique sur la récupération et le remontage d’éléments hétérogènes, entre grande et petite histoire, tradition et culture populaire, comme dans « Le Chemin des dames », peinture sur chiffon, où se greffent des échos aux têtes cassées, au film « Birdy » mais aussi au musicien jazz Charlie Parker, surnommé Bird. Chez Antonio Saura, avec la série « Moi », réalisée d’après des manipulations de photographies du visage grimaçant de l’artiste, la recomposition fragmentée et monstrueuse de la tête peut faire écho à la défiguration des gueules cassées ou plus généralement à la violence de la guerre et de la maladie, marquantes dans la vie du peintre espagnol.

Le second volet réunit, sous le voile d’Eros, des visions fantasmatiques où le thème du nu se réinvente, entre jeu et ambigüité. Les gravures érotiques de Georg Baselitz, qui cite Marcel Duchamp saisi dans des positions sulfureuses avec sa femme de chambre, renverse avec humour l’ascèse conceptuelle duchampienne par une subjectivité joyeuse et le plaisir d’une facture libre qui balance entre figuration et abstraction (par inversion et épure du motif). Mêlant classique et moderne, petite et grande histoire, l’univers de Pat Andrea joue d’une culture plurielle qui interroge l’archétype et s’élabore comme un petit théâtre des relations humaines. Empruntant librement aux maitres, ici à la grille géométrique de Mondrian, là aux portraits de Pollaiolo, ici aux nus de Balthus, ses dessins réinventent une singulière guerre des sexes, entre poésie et trivialité, jeu et drame. De l’humour, il réside encore chez Álvaro Oyarzún dont les dessins au rotring, confrontant figures et textes sur des supports aux couleurs vives, créent des chocs insolites, telle l’association d’un discours intellectuel complexe au stéréotype de la « bimbo ». L’insolite et l’étrange caractérisent le travail de Frédéric Poincelet. Mêlant choses vues et images empruntées, l’artiste recompose ses motifs de façon à créer des scènes incongrues ou inquiétantes, comme ses nus qui parfois s’associent de façon absurde à des lieux et gestes de la quotidienneté. Une même étrangeté se retrouve chez Abel Pradalié, dont les gravures confrontent des fragments de nus (issus de la grande peinture ou de photographies) à des figures animales (comme le loup ou le sanglier), dans des visions surréelles proches du rêve. Chez Nazanin Pouyandeh enfin, la créolisation et l’hybridation dominent, entre figures animales et humaines, réel et mythe, tradition et culture populaire, Occident et Orient. Elle réinvente ici une divinité indienne, image archaïque de la nudité et de l’altérité qui réactive nos instincts premiers, entre attirance et révulsion. 

Le troisième volet Féérie, placé sous la figure d’Hypnos, réunit des représentations oniriques et étranges d’où surgit l’empreinte de motifs mythologiques ou fantastiques. Dans les dessins de Sarah Jérôme, la figure citée (ici une posture, là un visage, issus de la grande peinture classique), est fragmentée, dissoute, tâchée, travaillée par les effets de l’huile sur calque, entre réalisme et abstraction gestuelle. Un monde fantasmé nous apparaît, par fragments et associations, comme dans un rêve. Dans les dessins de Frédéric Malette, on retrouve un même travail de déplacement des formes du passé dans le présent qui révèle, entre écho et effacement, la vibration des passions humaines. Inscrits dans une filiation avec la Renaissance et sa philosophie humaniste, ses portraits fantômes – survivants - interrogent l’altérité et le sublime de la condition humaine, entre fragilité et contradictions. Détournant toutes sortes de documents, jouant du collage et dessinant à la gouache ou au crayon, Karine Rougier greffe sur le réel un univers onirique à la force magique, où se dé- ploient faune et flore fantastiques, figures mythologiques réinventées, processions costumées, astres et pierres lévitant. Le mythe des origines est interrogé de façon singulière dans l’œuvre d’Agathe May. Dans « La boîte de Pandore - Nous chantions et bien dansons maintenant », la figure féminine nue, reprise d’une œuvre antérieure, tient un sac de poubelle d’où jaillissent des déchets, tels les maux du monde contemporain. Jouant de la collision entre trivial et mémoire de la grande peinture, son œuvre fait écho au mythe d’Eve chassée du Paradis : fable de la vie humaine qui nous invite à retrouver du sens et insuffle du rêve dans notre quotidien désincarné. Se référant au Déluge d’Uccello, les dessins d’Anya Belyat Giunta jouent tantôt d’un tracé précis aux minuscules détails, tantôt d’aplats dilués plus abstraits. Son univers étrange et ambigu interroge l’énigme du monde, entre catastrophe et renaissance, ordre et chaos, corps et paysage, noirceur et rose chair. Sur les canivets qu’elle transforme, y greffant collages, dessins à l’acrylique et crayon graphite, Maël Nozahic détourne des images religieuses : Sainte, Christ, mère à l’enfant, colombes sont réinventés, non sans humour, par collision des sens et jeux de mots, dans des collages surréels étonnants. C’est la chanson de Barbara, « L’aigle noir », que convoque le dessin d’Ayako DavidKawauchi qui représente une figure féminine tenant un oiseau au sombre plumage contre son ventre. Jouant du contraste entre blanc et noir, réalisme et intrusions irréelles (comme les bulles flottant dans l’espace ou la démultiplication des mains), l’œuvre fait écho à la force ambivalente du texte originel, entre douceur et dureté, beauté de l’instant et nostalgie du passé. L’œuvre se charge aussi d’inquiétude par son érotisme trouble, sa symbolique et l’identité de la figure ambiguë, caractérisant de façon gé- nérale le travail de l’artiste. Quant à Marcella Barceló, elle joue avec singularité d’une multitude de références : ses récentes rondes et processions de figures féminines ou animales sont issues de diverses créatures mythologiques et fantastiques (licorne et personnages ailées, yokaï et démons japonais...), et s’inspirent parfois des jeunes filles possédées sorties de films d’horreur ou faisant référence à la sorcellerie et aux troubles de l’hystérie. Elle invente une beauté monstrueuse dont la face sombre demeure toujours grimée et masquée de vives couleurs, emportée dans une danse festive et joyeuse.