GRI-GRI

Vernissage le jeudi 1 mars 2018Ajouter à mon calendrier

Du Jeudi 1 mars 2018 au Samedi 31 mars 2018.

Artistes : Jonathan Monaghan 
Jean-Charles Remicourt-Marie

Victoire Thierrée 

Présentation

Objet de peu contre la peur, le gri-gri tend à rassurer celui qui le porte du sort fâcheux qui pourrait lui être réservé. En une infinité d’apparences fragiles, placé en bouclier, comme envoyé à l’avant du destin, il se trouve investi de l’espoir, sincère mais dérisoire, que la vie persiste malgré la menace, voire même que la vigilance perdure après la mort. Les oeuvres rassemblées dans la présente exposition font écho à des dispositifs rudimentaires ou technologiques, nés de l’urgence ou résultants de stratégies, conçus pour se prémunir d’un désastre annoncé. Présagères, elles disent le vent furieux ou le projectile funeste ; elles parlent des dangers qui planent ou fendent et des méthodes concrètes ou spéculatives pour éviter que ceux-ci ne se concrétisent.

Réalisées à partir de matériaux tangibles ou numériques déplacés de leur contexte initial, les pièces présentées ont en commun d’avoir affaire à l’économie de la menace, évoquant tour à tour les politiques sécuritaires, l’industrie de l’armement et l’humain pris dans les bombardements. De prime abord apparaissent des tapis aux motifs chatoyants, une sculpture dont le vernis évoque le céladon, des cadres sculpturaux contenant des mondes inventés, puis se révèlent les dispositifs associés : le souhait de contenir l’éclatement, le besoin de détecter la blessure, le désir de contrôler l’éventualité. En frayant à dessein avec l’ornemental, les oeuvres induisent un dérangeant rapport de domesticité et de séduction. Elles s’éloignent des représentations de surveillance-au-quotidien et de conflits-qui-paraissent-lointains auxquels l’oeil semble s’être tristement accommodé ; ainsi c’est tout le regard qui se trouve également déplacé quand il se confronte à leur intrinsèque ambivalence.

Jean-Charles Remicourt-Marie rappelle qu’avec les avancées technologiques, la furie de l’homme peut dépasser celle des éléments ; la foudre, qui à l’époque antique était supposée livrer les augures, est devenue une réalité des combats. L’artiste s’intéressant particulièrement aux relations de pouvoir et aux formes produites par la guerre, rend évidente la proximité de ces puissances en faisant se répondre les séries Hurricane et Blast. Nées de l’étude des protocoles de protection d’habitats en cas de catastrophe météorologique ou d’attaque aérienne, les oeuvres rappellent les méthodologies inventées afin d’amoindrir les dommages physiques et matériels causés par le blast, c’est-à-dire le souffle des obus. Elles s’apparentent à des formes scotchées, géométriquement apposées sur du verre maintenu à faible distance d’un tapis recouvrant le fond de l’étroit caisson.

Liés au foyer et à l’intimité, à la protection et à la narration, les tapis sont propices à recueillir le récit de conflits. Les mythologies anciennes les décrivent tissés de l’attente de la fin des hostilités et du possible retour de l’aimé, les récits de batailles d’époques passées sont conservés dans leurs trames, l’actualité contemporaine transforme les motifs traditionnels pour les faire correspondre à l’immixtion de la guerre dans la vie des populations ; les war rugs afghans en sont un exemple évident. Le tissage et ses techniques idoines renseignent aussi sur l’époque ; aujourd’hui, des artefacts dévolus aux secteurs militaires et spatiaux sont tressés à partir de fils de céramiques techniques.

Victoire Thierrée explore le domaine des armées et emploie des composants tels que des céramiques techniques ou des appareillages de vision, des tissus de camouflage ou des revêtements non-accessibles aux civils comme matière première. Intégrant des communautés fermées, la plasticienne développe l’infiltration comme pratique artistique et les oeuvres qui en découlent ont un double statut : elles rendent visible et rendent compte. Elles témoignent de l’investissement de l’artiste, de ses longs voyages et de ses heures patientes, et permettent au spectateur de découvrir un univers qui ne lui est, d’ordinaire, pas révélé. Les pièces présentées dévoilent l’ambivalence d’un monde innovant, marchand et violent. Entièrement orienté vers la guerre, il produit des formes et des matières d’abord fonctionnelles et parfois esthétiques ; ainsi, l’intérieur de véhicules de déplacement de troupes est recouvert d’un revêtement vert pâle permettant une rapide détection du sang, les céramiques techniques, aux exceptionnelles propriétés, sont, entre autres, employées dans la construction des tuyères de lanceurs spatiaux et de missiles.

«Form Follows Function», le principe du fonctionnalisme, désuet en architecture et fondamental en ingénierie militaire, titre la vidéo de Victoire Thierrée. Il pourrait presque s’appliquer aux oeuvres de Jonathan Monaghan qui toujours se referment précieusement et valorisent le cadre rigoureux. En effet, l’artiste américain conçoit des espaces ou des artefacts, animés ou figés, évoquant des univers dystopiques, auto-référencés et ultra-sécuritaires. Pour les produire, il s’empare d’images en 3D disponibles en ligne, privilégiant des objets convoquant les thèmes du luxe, de la surveillance, de la mondialisation.

La série Police State Condo, du nom des immeubles somptueux dont on possède plus un pourcentage qu’un appartement, présente des mondes aériens auxquels seuls des hautes classes pourraient accéder, quand bien même les saynètes sont toujours vidées de présences humaines. Dans ce creux, Jonathan Monaghan souligne les paradoxes et les fétichismes d’une classe sociale globalisée nouvellement enrichie. Les objets se voient conférer un pouvoir sur le réel, qu’ils le structurent ou le contiennent ; en effet ces petites forteresses flottantes sont magnifiées par des bordures rappelant l’héraldique ou les écussons des forces de l’ordre. Les titres, encore, sont des injonctions absurdes mêlant vocabulaire de développement-personnel-bienveillant et jargon «aspirationnel» de start-ups.

Tension du poing qui se referme sur une amulette ou déclenchement réflexe d’un muscle face à l’événement, l’exposition est pensée comme un geste bref, brut, souhaitant créer un écart pour penser le présent. Elle évoque une notion qui prend une place grandissante dans notre société : celle de la menace et, de fait, celle corollaire de sa gestion. En cherchant, à travers les propositions d’artistes contemporains, à comprendre les mécanismes et les complexités en jeu, «la menace» comme idée et comme réalité n’est pas toute entière laissée aux prises de ceux qui l’excitent et l’agitent pour en faire un argument à la manoeuvre.

Stéphanie Vidal


Galerie photo de l'exposition - Diaporama

Jonathan Monaghan, Namaste, 2018, impression par
sublimation thermique sur aluminium, 53 cm x 18.5 cm
Victoire Thierrée, Form Follows Function, 2014,
vidéo numérique couleur, 2'37''
Jean-Charles Remicourt-Marie, Blast #6 (Sarajevo),
2017, techniques mixtes, Iroko, tapis bosnien, adhésif, verre, 45 x 75 x 5 cm.
Jonathan Monaghan, Chase What Matters, (From the
series Police State Condo), 2017, Impression par sublimation thermique sur
aluminium, impression 3D, or plaqué 18k sur laiton, cadre mdf, 63,5 x 63,5 x
2,5 cm