Hervé
di Rosa

Le 10 mai 2000 à 19:00
  • Le 10 mai 2000 à 19:00
  • 12 rue Boissy d'Anglas
    1er étage
    0153308800
    Fondation d'entreprise Ricard
  • Tous les mercredis à 12h30 et samedi à 12h30 et 16h
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    commentées
  • Concorde (lignes 1, 8, 12) et Madeleine (lignes 8, 12, 14)
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  • Concorde et Madeleine
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Hervé di Rosa

Qu’est-ce que l’Art Modeste ? La première idée qui vient quand on parle d’Art Modeste c’est une référence à l’art brut

Intervenant(s)
Hervé di Rosa
Frédéric Roux
Jacques Soulillou

Hervé di Rosa : Artiste, initiateur du projet du Musée International des Arts Modestes à Sète, président de l’association des Arts Modestes.

Frédéric Roux : écrivain, ex-artiste, directeur artistique du MIAM.

Jacques Soulillou : essayiste, conseillé scientifique de l’exposition inaugurale du MIAM.

Nous avions précédemment évoqué la question de la condamnation du discours plus ou moins univoque du modernisme depuis une vingtaine d’année, suivie du surgissement de multiples propositions artistiques jusqu’alors considérées dépassées ou sans valeur : le retour de la figuration, la promotion d’expressions populaires, le kitch. C’est dans ce contexte de l’effondrement des interdits, et d’une vision progressiste de l’art, qu’on a vu se développer un intérêt plus grand pour l’art des minorités ethniques et les cultures non-occidentales. La mondialisation de la scène de l’art contemporain est en marche. Le concept d’art contemporain est éclaté, il n’est plus défini que par le seul paramètre de sa position dans le temps. Le contenu de ce que l’on appelle art contemporain est en train de se modifier. Ses frontières sont devenues si élastiques qu’il semble désormais possible d’y inclure ce qu’on appelle  » l’Art Modeste « .

Qu’est-ce que l’Art Modeste ? La première idée qui vient quand on parle d’Art Modeste c’est une référence à l’art brut.
Dubuffet :  » Il ne me paraît pas possible que le public n’éprouve pas satiété de l’endoctrinement que lui imposent les institutions culturelles. Le bon temps reviendra pour la vraie création obscure et modeste et pullulante, s’épanouira alors ce qui pourra être à bon titre appelé un goût de l’art qui sera tout autre chose que le goût de l’art que prétendent imposer les musées « .

Est-ce que l’attitude de Dubuffet en découvreur et en défenseur de l’art brut vous a influencé dans votre démarche artistique et pour la création de ce musée ?

Hervé di Rosa : Il est évident que l’oeuvre de Dubuffet a influencé mon travail. Quand je suis arrivé aux Arts Décoratifs à Paris j’ai découvert ses écrits qui m’ont beaucoup marqué. Puis au fur et à mesure de ma pratique artistique, j’ai eu l’impression que son investigation s’était limitée. Il n’est pas allé aussi loin que je l’aurais espéré en le lisant. Mais à chaque époque sa réflexion, et sans vouloir la poursuivre j’ai souhaité élargir son champ d’investigation à l’Art Modeste,  » l’imaginaire du quotidien « .
La majorité des gens ne sont confrontés à une oeuvre d’art majeur que relativement tard dans leur vie. Pourtant on a tous une formation esthétique formelle, culturelle par rapport à l’image qui se fait à travers l’Art Modeste ; c’est à dire les publicités, les films de série B, les bandes dessinées, les objets qui nous entourent qui recèlent un certain imaginaire. J’ai commencé cette réflexion il y a 20 ans. Je me suis aperçu qu’il y avait toute une gamme de création dont on parle peu qui n’est pas conservée, or elle fait parti des racines de la création contemporaine. Ce sont des objets manufacturés ou uniques, que je collectionnais jusqu’ici de manière plutôt inconsciente. Depuis ma rencontre avec Bernard Belluc qui collectionne lui aussi ces objets depuis les années 50, j’ai pu partager et aussi sensibiliser les intellectuels à cette esthétique.
Je suis peut-être l’initiateur du musée, mais ce que je définis comme Art Modeste ne représente pas un dogme.

Frédéric Roux : la différence entre Art Modeste et art brut est simple : l’art brut n’est jamais industriel. Il y a toujours un artiste à l’origine d’une oeuvre d’art brut tandis que l’Art Modeste peut se priver d’artistes. Les créateurs des objets d’Art Modeste peuvent être des artistes ou non. Certains se considèrent comme des artistes de l’Art Modeste, d’autres ne se sentent pas créateurs d’objets d’art, ces derniers réalisent tous des produits industriels.

Hervé di Rosa : tout ce qui est Art Modeste appartient à la périphérie.

Jacques Soulillou : L’Art Modeste est une périphérie toujours au contact du centre : le musée présente les oeuvres d’art et les boutiques des musées présentent les oeuvres d’Art Modeste. Les périphéries existent aussi chez l’artiste, avec son monde imaginaire ou réel, c’est  » l’arrière boutique  » modeste de l’artiste qui est cachée quand l’artiste ne dévoile pas ses sources.

Est-on dans une forme de résistance à l’idéologie, à l’institution ? Y a t’il d’autres enjeux que de s’intéresser aux produits dérivés des musées ?

Hervé di Rosa : Ce n’est qu’un exemple.

Jacques Soulillou : La périphérie peut d’abord être optique, c’est à dire mettre en avant l’art qu’on ne voit pas, revaloriser tous les arts que l’on ne considère pas comme des arts et qui sont disséminées à droite et à gauche.
La périphérie peut également être définie par exclusion, tout ce qui est repoussé par pression du centre et qui n’a pas la reconnaissance du centre, c’est une approche plus sociologique.
Enfin la périphérie peut être définie par une approche géopolitique : c’est ce qui n’est pas dans le champ de la mondialisation, de la globalisation et qui est maintenu à distance.

Hervé di Rosa : L’Art Modeste est fait pour communiquer, échanger.
C’est un art qui ne s’occupe pas d’esthétisme, mais juste de communiquer. L’esthétisme de l’Art Modeste existe et est multiple.
Chaque artiste a un rapport à l’Art Modeste, une partie du travail de chaque artiste est fait pour communiquer.
Il n’y a pas d’artistes de l’Art Modeste, tout artiste peut être artiste modeste.
Ces oeuvres servent à communiquer au plus grand nombre, elles s’adressent à beaucoup de gens.
Par rapport au titre  » Art des marges contre art du centre « , le MIAM et l’Art Modeste représentent une notion fédératrice et non pas une opposition. L’Art Modeste rassemble les sensibilités de gens très différents (artistes contemporains, artistes amateurs, artisans…).

Qu’est-ce qui va être présenté au MIAM ?
La collection du musée est constituée par les donations de collection d’objets.

Frédéric Roux : Nous allons mettre en rapport des choses qui théoriquement n’ont pas de rapport pour faire des courts-circuits entre les oeuvres d’art  » majeures  » et les oeuvres d’art  » mineures « . Ca permettra de mettre en lumière des emprunts qui n’étaient pas connus.
Y a t’il de la création dans les oeuvres qui ne sont pas consacré comme telles ?
Qu’est-ce que devient un objet après sa création : à partir de quand prend-il de la valeur, quand est-il modeste, quand devient-il de l’art contemporain ?
On s’apercevra aussi que parfois les sources de l’art contemporain viennent de l’art modeste.

Hervé di Rosa : Le MIAM cherchera à comprendre pourquoi l’art contemporain est ce qu’il est. Ce sera un lieu de réflexion, un laboratoire scientifique, différent des musées d’art populaire ou d’art contemporain.

Jacques Soulillou : Aujourd’hui on peut être un créateur sans faire de l’art contemporain, et on peut être créateur d’Art Modeste sans le savoir.

Quel est le rapport entre art modeste et art décoratif ?

Jacques Soulillou : L’art décoratif renvoit à une notion d’historien d’art. Ce n’est pas le cas pour l’Art Modeste. On peut faire un parallèle avec la notion de périphérie : l’Art Modeste n’est pas un art auquel on fait attention.
L’oeuvre d’art devient modeste par la valeur qu’on lui attribue en la regardant.

Hervé di Rosa : Contrairement aux arts décoratifs, dans l’Art Modeste il n’y a pas de notion critique. La valeur affective est plus importante que la valeur artistique ou esthétique.
L’Art Modeste est une mémoire ; va t’il toucher la mémoire collective ? C’est tout l’enjeu du MIAM.
Les objets exposés sont des mythes, des objets quotidiens produits depuis les années 50.
Ces objets sont proches des ready-made, mais ce n’est pas la main de l’artiste qui leur donne leur valeur, c’est le regard du collectionneur.

Frédéric Roux : Il y a beaucoup de nostalgie dans ces oeuvres mais ce n’est pas leur aspect essentiel.
L’art ne peut être modeste, comme la modestie ne peut être un art. La difficulté est de savoir si l’oeuvre une fois exposée, restera modeste.

L’architecture ?

Patrick Bouchain, l’architecte du MIAM : le bâtiment est banal, un ancien chais avec un toit à deux pentes.
J’ai fait réaliser des étagères en béton pour y mettre des boites et y présenter les objets.
Le bâtiment ne sera pas complètement fini pour qu’on y voit tout.