La Mer
rouge

Du 6 juin 2019 au 13 juillet 2019
  • Du 6 juin 2019 au 13 juillet 2019
  • 4, rue Jouye-Rouve
    75020
    09 50 04 16 80
    Marcelle Alix
  • Pyrénées (ligne 11)
    Métro
La Mer rouge

Exposition personnelle de Laura Lamiel.

Un Chant d’amour est l’unique film réalisé en 1950 par l’auteur iconoclaste Jean Genêt (1). Il met en scène des prisonniers dans la solitude de leurs cellules, occupés à l’invention de rapports érotiques inédits. Tout est substitut sexuel, tout est sujet à érotisation : ceinture, pied, chaussette, revolver, cigarette, paille. Le geôlier observe les prisonniers à leur insu et les moleste, tout en rêvant à un ailleurs dans lequel ils pourraient se laisser aller à une étreinte fantasmée.

L’œuvre de Laura Lamiel intitulée Les Yeux de W, exposée récemment au CRAC de Sète (2) comprend, au milieu d’objets personnels divers, un photogramme issu du Chant d’amour. Cet indice dirige la lecture de l’installation vers la révélation de sous-entendus intimes, politiques, et érotiques. Réalisée en miroirs espions, l’œuvre organise l’espace en deux parties, de la même façon que l’exposition de la galerie. En respectant le sens de la visite, on observe à travers un miroir sans tain une table de travail et une chaise portant tous les signes d’une présence fantomatique. Une courte paille, comme une mince cigarette, fait la jonction entre les deux espaces. A l’intérieur de l’installation, la chaise et la table de travail sont face à une paroi miroir qui les reflète à l’infini. Comme le maton du film de Genêt, positionnée à l’extérieur de la cellule (3), dans un rôle de voyeur, j’en mate avidement l’intérieur. Passée de l’autre côté du miroir sans tain, dans le rôle de détenue, je me retrouve dans la sécurité de l’espace clos et pourtant privée de liberté face à mon reflet. La solitude se révèle rapidement vertigineuse, tandis que mon regard se perd dans l’image répétée. Seule la mince paille empruntée au film permet de sortir de ce rapport à soi en faisant circuler un souffle, qu’une personne de l’autre côté de la paroi pourrait recevoir tel un nuage de fumée — baiser ou étreinte distante.

Dans les pièces miroir de Laura Lamiel, l’espace de l’atelier et celui de la cellule ne font qu’un. Etre vu·e sans savoir qui regarde : l’installation métaphorise le dispositif même de l’exposition qui organise le spectacle du travail artistique sans que l’artiste ne soit directement présent·e.

Plus qu’une mise en abyme de l’exposition, l’utilisation du miroir sans tain permet à Laura Lamiel d’élaborer une profonde réflexion sur le rapport aux autres. Que l’on s’adresse à l’égal (le prisonnier de la cellule d’à côté dans le film) ou à l’Autre, celui·celle dont on s’imagine être le plus aliéné·e (le maton), la communication est presque impossible. La séparation de l’espace de la galerie en deux (le second espace devenu inaccessible reste visible depuis le premier espace donnant sur l’extérieur) réplique les divisions que nous expérimentons au quotidien. Qui sont les « Autres » qui « nous » regardent avidement depuis l’extérieur et que « nous » ne voyons pas ? Ce que nous prenons pour notre réalité n’est-il qu’un entre-soi illusoire dessiné par un dispositif de miroirs ? Comment se comprendre quand nous ne disposons que d’une mince paille en guise de lien ?

Pour contourner le dispositif et accéder à l’intérieur de la cellule, les spectateur·rice·s sont invité·e·s à retourner sur leurs pas et à emprunter la seconde entrée de la galerie, à rompre en quelque sorte le dialogue entre voyeur·euse·s et sujets observés. Il·elle·s peuvent aussi faire le choix de repartir sans avoir expérimenté l’autre côté du miroir.

Le travail de Laura Lamiel révèle ici son potentiel politique et entre en résonnance avec des préoccupations sociales contemporaines. Un manteau de coton hydrophile patiemment cousu par l’artiste est placé en préambule de l’installation sur le dossier d’une chaise émaillée, comme pour nous mettre en garde : les corps comme les oeuvres sont vulnérables.

IA

 

(1) Disponible sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=vYJQgAIWg4c&t=1224s

(2) « Les yeux de W », Centre Régional d’Art Contemporain de Sète, 16.02 – 29.05.2019 (cur. Marie Cozette)

(3) Les installations de Laura Lamiel portent depuis le début des années 2000 le titre générique de « cellules » : monacales, carcérales, ce sont aussi les cellules qui composent les êtres. Les cellules représentent nos institutions, notre environnement mais également nos corps.

Laura Lamiel vit à Paris. Le Kunstverein Langenhagen (cur. Ursula Schöndeling), La Verrière, Bruxelles (cur. Guillaume Désanges), La Galerie de Noisy-le-Sec (cur. Emilie Renard), le Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne (cur. Anne Tronche, dans le cadre du Prix de l’AICA) ou le Musée d’Art Moderne de Rio de Janeiro ont organisé des expositions personnelles de son travail. Il a également été montré à la Konsthall de Malmö, la Biennale de Rennes (cur. François Piron), au Mac/Val, Vitry-sur-Seine, à la Biennale de Lyon (cur. Ralph Rugoff), à la Fondation Joan Miro à Barcelone ou au Centre Pompidou à Paris. Laura Lamiel participe jusqu’au 21 juillet à l’exposition « Une journée avec Marie Vassilieff » à la Maison d’Art Bernard Anthonioz à Nogent-sur-Marne (cur. Mélanie Bouteloup et Emilie Bouvard). Une importante publication monographique vient de paraître chez Paraguay Press à l’occasion de son exposition personnelle récente au Centre Régional d’Art Contemporain de Sète (cur. Marie Cozette).